Anne Bénichou (éd.), Recréer/Scripter

Anne Bénichou (éd.), Recréer/Scripter. Mémoires et transmissions des œuvres performatives et chorégraphiques contemporaines, Dijon, Les presses du réel, 2015, 527 p. Ill. couleur et noir et blanc.

Sous la direction d’Anne Bénichou, professeure d’histoire et de théorie de l’art à l’Université du Québec à Montréal, ce volumineux ouvrage résulte de trois journées d’étude qui ont eu lieu à Montréal du 2 au 4 mai 2013. Il rassemble les textes de vingt-trois de collaborateurs provenant des États-Unis, de la France et du Canada1. Comme le titre l’énonce clairement, cette rencontre portait sur les questions que soulève la transmission des œuvres performatives et chorégraphiques contemporaines. Puisque, de toute évidence, la danse et la performance requièrent « des modes singuliers de mémoire et de transmission », les diverses contributions à ce livre avaient pour objectif de s’interroger sur les façons de penser et d’effectuer, notamment au sein des institutions muséales, cette « écriture des arts vivants ».

Le musée a pour mandat de conserver la culture matérielle, il est traditionnellement reconnu pour montrer des œuvres d’arts visuels, mais il doit désormais s’adapter au patrimoine immatériel. Longtemps négligées, les œuvres performatives et chorégraphiées entrent peu à peu au musée. Mais comment présenter ce nouveau patrimoine artistique ? Cette question d’actualité n’est pas sans soulever de polémique, notamment lorsqu’il s’agit du reenactement. En effet, la reconstitution d’une œuvre performative est-elle souhaitable ? Si la recréation d’œuvres chorégraphiées de Marie Chouinard ou de Jean-Pierre Perreault semble soulever peu de problèmes, que dire des reprises de performances produites par une artiste telle Marina Abramović ? Le processus d’appropriation de l’œuvre est-il le même ? Quel est le statut de cette reproduction par rapport à l’original ? Ne vaut-il pas mieux s’en tenir aux documents et respecter l’interprétation première ? Par exemple, les performances de Tehching Hsieh et de plusieurs autres artistes de la performance ne sont-elles accessibles désormais que par les documents écrits et filmiques ? Dans cette optique, les archives sont essentielles. De plus, grâce aux nouvelles technologies numériques, l’enregistrement des œuvres, peu importe le support, ouvre la voie « à une réévaluation de la notion de documentation ». Mais peut-on se contenter de la représentation d’une œuvre alors que l’on peut aussi la faire revivre autrement ? Le public n’a-t-il pas avantage à assister à la réinvention d’une œuvre produite en direct ?

Depuis les années 2000, des festivals et des expositions sont organisés afin d’élaborer de nouvelles manières d’entrer en rapport avec l’art vivant. Ces événements obligent à repenser nos institutions muséales en fonction de la conservation de ce patrimoine inédit. Il incite à « faire tenir ensemble l’archive et le vivant ». Et même si cette mutation n’est pas toujours simple à mettre en place en ce qui a trait à la conservation, celle-ci s’est déjà bel et bien amorcée. C’est que les institutions muséales sont de plus en plus ouvertes à cette nouvelle culture basée sur les pratiques performatives. En activant ainsi une nouvelle façon de considérer les arts vivants, c’est notre relation à la mémoire, au désir de transmettre un patrimoine artistique inédit qui s’intensifie.

Présenté en cinq sections : « recréer le live », « produire le document », « activer l’archive », « écrire les histoires des arts vivants » et « domicilier les patrimoines (im)matériels », cet ouvrage s’avère important pour qui veut réfléchir à ces questions de transmission et aux  enjeux qu’elles suscitent. Grâce à une variété de points de vue – qui nous est offerte par des artistes, des historiens et théoriciens de l’art, des spécialistes en muséologie, mais aussi des interprètes et des répétiteurs –, cet ouvrage tente d’instaurer un dialogue entre les pratiques et les théories, et permet l’élaboration d’une pensée complexe sur la transmission entendue non pas comme une simple répétition, mais en tant qu’entreprise de mémoire en vue de continuer à inventer.

 

Anne Bénichou (éd.), Recréer/Scripter. Mémoires et transmissions des œuvres performatives et chorégraphiques contemporaines, Dijon, Éd. Les presses du réel, 2015, 527 p. Ill. couleur et noir et blanc. Fra.
Anne Bénichou (éd.), Recréer/Scripter. Mémoires et transmissions des œuvres performatives et chorégraphiques contemporaines, Dijon, Éd. Les presses du réel, 2015, 527 p. Ill. couleur et noir et blanc. Fra.

 


  1. Parmi les auteurs de ce livre, il y a ceux qui ont pris part aux journées d’étude (Anne Bénichou, Yves Bergeron, Marc Boivin, Elsa Bourdot, Mario Côté, Ginelle Chagnon, Amélie Giguère, Amélia Jones, Isabelle Launay, Babette Mangolte, Sylvie Mokhtari, Jacques Perron, Isabelle Poirier, le duo Flutura Preka et Benik Haxhillari, Céline Roux, Michèle Rust, Theresa Rowat, Jessica Santonne, Noémie Solomon et Ming Tiampo), mais également ceux qui ont été invités à se joindre à ce projet de livre (Clarisse Bardiot, Catherine Lavoie-Marcus et André Lepecki).