L’aventure se poursuit…

Il est arrivé par le passé qu’une revue d’art ne survive pas au départ de son directeur-fondateur. Une situation d’autant plus triste, regrettable dira-t-on, qu’un périodique culturel ne peut exister ici que grâce aux subsides de l’État – ce qu’on nomme familièrement « l’argent des contribuables » – et que chacun d’eux est assurément redevable de ce soutien qui lui est offert année après année. Tout comme il l’est également à l’égard des nombreux collaborateurs qui ont apporté leur généreuse contribution au fil des décennies ; à l’égard des artistes aussi, bien sûr, dont il a la tâche de diffuser le travail, de le faire connaître auprès du public.

La revue Espace survivra donc à mon départ, après plus de vingt-cinq ans de… bons et loyaux services, pour reprendre la formule consacrée ! Et c’est à André-Louis Paré que revient le flambeau avec, on l’imagine, mille projets et idées nouvelles en tête – ce collaborateur bien connu des lecteurs d’Espace, puisqu’il y a publié son premier texte à l’automne 1988!

Avec le recul et l’expérience acquise–auxquels il convient d’ajouter la sagesse de l’âge, peut-être ?–, j’ai envie de parler d’une fabuleuse aventure qui a eu lieu et qui se poursuit ; de dire le privilège que nous avons de pouvoir profiter de cet outil de médiation et de connaissance qu’est une revue sur la sculpture. Une revue unique au pays, à l’exemple du magazine Sculpture, son pendant américain, qui est le seul du genre pour tous les États-Unis.

Alors, longue vie à Espace !

Espace architecturé

Intitulé Espace architecturé, le dossier de cette édition regroupe des textes signés André-Louis Paré, Nycole Paquin, Éric Valentin et Jessica Li. Il y est question, notamment, de Collective Folie, la tour gigantesque de Tadashi Kawamata au parc de la Villette à Paris, de l’exposition Chihuly. Un univers à couper le souffle au Musée des beaux-arts de Montréal, de l’installation de Yam Lau à la Fonderie Darling, et du travail de Claes Oldenburg et Coosje van Bruggen abordé sous l’angle de la sculpture comme subversion de l’architecture.

Architecturer l’espace, en effet, c’est à maints égards l’infiltrer pour mieux le transformer, le pervertir en quelque sorte, ce qui oblige les usagers à réagir, à modifier leur comportement, puisqu’ils ne sont plus seulement devant une oeuvre à contempler, mais dans un espace à vivre. Comme on le verra plus avant, cette intrusion peut se faire tantôt intra muros dans un lieu d’exposition, tantôt à l’extérieur, qu’il s’agisse d’une place publique, d’un terrain vague ou d’un mail piétonnier.

En intitulant L’un sur l’autre son intervention in situ à la Parisian Laundry, Alexandre David joue sur les mots. Certes, son oeuvre renvoie à l’étroit dialogue qu’elle entretient avec le lieu – ce qu’on appelle le «bunker » au sous-sol –, l’une faisant écho à l’autre et vice versa, l’une n’existant pas sans l’autre ; mais le titre suggère, en outre, notre expérience à la fois individuelle et collective de l’espace, l’interaction inévitable entre soi et l’autre, une interaction qui se développe hors des normes habituelles et convenues, au-delà des a priori coutumiers : « J’ai voulu, précise-t-il, faire un projet destiné à l’usage. Qu’est-ce qu’on peut faire dans un tel espace ? Chacun en fera ce que bon lui semble, mais chacun aura aussi en tête les gestes des autres. […] Ce projet prend forme dans une perspective d’usage commun, ou d’usage partagé, qu’on en fasse l’expérience seul ou en groupe 1. »

Autre expérimentation spatiale à la Fonderie Darling, cette fois avec une connotation plus politique, où Virginie Laganière avait investi l’une des salles avec Le Vaisseau / Solid Void. L’élément principal était constitué d’une imposante structure élaborée aussi in situ, une structure dans laquelle on pouvait pénétrer. Assis sur le banc courant le long des murs, on percevait alors une trame sonore. La sculpture-architecture était «accompagnée » de photographies montrant d’imposants bâtiments et monuments rappelant la conquête spatiale, l’ère soviétique et le modernisme comme autant de « témoins de l’étendue des aspirations associées au projet politique de l’époque et, en contrepartie, du désenchantement lié à leur échec 2.» Une architecture dans l’architecture pour jeter un regard critique sur la grandiloquence, le gigantisme, l’utopie, la propagande partisane et le totalitarisme.

Chez Optica, l’installation Chromakenón de Rodney LaTourelle « contaminait » le lieu et amenait plutôt le visiteur à expérimenter la couleur, à la « ressentir » en déambulant dans des environnements peints – qualifiés de peintures tridimensionnelles – qui déstabilisaient et troublaient sa perception. « Puisant à même l’histoire de l’art, précise Julie Alary Lavallée, LaTourelle actualise divers mouvements artistiques, dont l’esthétique néo-plasticisme De Stijl et celle de la peinture Hard-edge. Il en résulte une combinaison plastique en lien avec l’architecture qui lui permet d’introduire ce traitement strict de la couleur dans le registre de la contingence et de l’imprévisibilité. Prenant en compte l’interférence de lumière naturelle et artificielle, ses installations multiplient leur potentiel perspectif en déployant une panoplie d’effets visuels et chromatiques. […] Ces structures, qui altèrent temporairement nos sens, portent en elles la complexité du monde 3. »

À la Galerie Art Mûr, l’oeuvre d’Erika Dueck, The Ephemeral Mind, faisait partie de la neuvième édition de Peinture fraîche et nouvelle construction, l’exposition estivale annuelle présentant la relève issue de diverses universités à travers le pays. Contrairement aux installations citées plus haut, la pièce de Dueck n’avait pas été conçue en fonction du lieu ni ne composait avec l’architecture environnante. Elle s’imposait toutefois, au premier étage de la galerie, comme une immense sculpture à l’intérieur de laquelle se déployaient plusieurs espaces architecturés. Réalisée en papier blanc froissé ayant la forme d’un gigantesque tourbillon – de ceux qui se forment lors des tornades–, elle incitait le spectateur à… entrer dans la ronde en faisant le tour de l’oeuvre. C’est là qu’il découvrait plusieurs trouées renfermant différents types de rooms surchargées d’une multitude d’éléments, telle cette salle remplie de boîtes de carton empilées sur des étagères et sur le plancher. L’oeuvre recélant six chambres différentes, chacune présentait un hallucinant travail de miniaturisation, une sorte de mise en abyme de l’architecture au coeur de la sculpture.

L’été dernier, à la sortie de la station de métro Mont-Royal, Stéphanie Leduc et Manuel Baumann ont architecturé l’espace public avec Ex[pause], une installation interactive érigée sur la place Gérald-Godin. L’oeuvre se voulait à la fois « point de rencontre, temps d’arrêt et espace entremetteur 4 ». Rappelant des gradins en bois, elle permettait à une quarantaine de badauds de prendre place, alors que deux d’entre eux, assis à un emplacement précis, étaient photographiés. Les images des participants, qui défilaient en boucle de manière aléatoire sur un écran, étaient aussi disponibles sur www.expause.com. L’intervention, qui s’inscrit dans ce qu’on appelle désormais le design d’événement, interroge et modifie la fonction des places publiques de sorte qu’elles peuvent être appréhendées et vécues autrement par les citadins, ceux-ci étant invités à s’arrêter un moment et à «participer » à l’expérience qui leur est proposée.

Toujours durant la période estivale, la Société de développement commercial (SCD) du Village organisait la 6e édition d’Aires libres, définie comme un « projet précurseur à la fois créatif et commercial 5 », soit la piétonisation culturelle d’une partie de la rue Sainte-Catherine permettant, durant presque quatre mois (du 16 mai au 2 septembre), la tenue de plusieurs manifestations artistiques extérieures. Parmi elles, Trous de mémoire, de Louis Gagnon, de l’agence graphique Paprika, installée dans l’Aire Banque Nationale, où les gens étaient conviés à déambuler dans une structure formée de six murs lumineux, alors que l’artiste Dominique Pétrin avait recouvert des bâtiments de motifs psychédéliques sérigraphiés, notamment l’édicule du métro Beaudry à proximité du parc Serge-Garant. Pour sa part, Marie-Ève Beaupré présentait une exposition de photos sur panneaux ayant pour thème Habiter sa couleur avec des oeuvres de Angela Grauerholz, Benoit Aquin, Cyrille Lauzon, Ève K.Tremblay, Marisa Portolese, Martin Verreault, Olga Chagaoutdinova, Sylvie Cotton et Yann Pocreau. Mais l’installation la plus spectaculaire était le désormais célèbre ruban de Boules roses en résine, de l’architecte paysagiste Claude Cormier, où près de 200 000 sphères colorées formaient un plafond déployé au-dessus des passants sur plus d’un kilomètre entre les rues Saint-Hubert et Papineau – un plafond éclairé le soir par un faisceau lumineux du concepteur lumière Gilles Arpin.

 


  1. Communiqué publié sur le site http://parisianlaundry.com
  2. Extrait du communiqué publié par la galerie.  (http://fonderiedarling.org/le-vaisseau-solid-void.html)
  3. Communiqué de presse.
  4. Communiqué de presse envoyé par courriel, le 7 août 2013.