Écologie : entre éthique et esthétique

En ce début du XXIe siècle, les enjeux que soulève l’écologie s’ouvrent sur un véritable champ de bataille. La rumeur selon laquelle André Malraux affirmait que ce siècle sera religieux ou ne sera pas semble peu crédible dès lors que les décisions à prendre pour le bien-être de l’humanité portent sur nos devoirs envers les générations futures. Au Québec et au Canada, comme partout dans le monde, lorsqu’il s’agit de préserver l’environnement, on assiste à des levées de boucliers. Que ce soit à propos de l’exploitation du pétrole, des gaz de schiste, du harnachement des rivières ou de la déforestation, des représentants d’organismes ayant pour mandat la sauvegarde du patrimoine naturel montent au front afin de revendiquer la nécessité de préserver les ressources. Au nom de la société civile, ils exigent une plus grande transparence dans le processus décisionnel. Ainsi, en quelques décennies, l’écologie, d’abord reconnue comme une science naturelle réservée à des spécialistes soucieux d’étudier la vie des organismes dans leur milieu, sera de plus en plus identifiée à un courant idéologique qui élabore des politiques de défense de l’environnement.

En tant que système de valeurs ayant à cœur les débats sur des questions environnementales, l’écologie prend en compte certaines données scientifiques, mais présuppose surtout une éthique. Or, cette éthique nécessite de nouvelles responsabilités. Pour le philosophe Hans Jonas, celles-ci sont prospectives, elles doivent tenir compte des conséquences de nos décisions sur la vie de ceux et celles qui viendront après nous1. Par ailleurs, cette éthique du futur coïncide avec une nouvelle façon d’envisager notre place au sein du monde vivant. Dans cette perspective, Michel Serres croit important d’établir une sorte de contrat naturel dans lequel il sera reconnu que toute forme de vie sur Terre a une valeur, voire un statut moral intégral2. Cette façon de considérer notre rapport à l’environnement remet en question le dualisme rationaliste qui a prévalu pendant des siècles en Occident. Cela exige également le passage d’une éthique anthropocentrique vers une éthique biocentrique. Cette transition inclut une nouvelle compréhension de notre rapport sensible au monde. Face à un avenir qui suscite des inquiétudes, Jonas, mais aussi Günther Anders, préconise une sensibilité associée à un sentiment de peur. Sensibilité pouvant se traduire, dans le domaine de l’imagination, par une esthétique de l’exagération.

Récemment, pour l’exposition LSS (Life Support System), l’artiste Ana Rewakowicz a transformé la Galerie B-312 en une sorte de laboratoire en vue d’expérimenter, dans une perspective artistique, la culture hydroponique des plantes3. Sa pratique, depuis ses débuts, vise à sensibiliser le spectateur à certains problèmes environnementaux, dont ceux portant sur les changements climatiques. Avec des œuvres telles Air Cleanser (2008), Conversation Bubble (2008) et Green Line Project (2006), elle explore le potentiel des matières gonflables et les implications culturelles et esthétiques de la légèreté. Contrairement à Rewakowicz, la recherche artistique de Jean-Pierre Aubé prend en compte la notion de paysage. Très tôt cependant, grâce à la captation des phénomènes électromagnétiques, Aubé effectue la saisie de variations inédites de notre expérience du paysage. Débutée en 2009, en Estonie, la série Electrosmog a donné lieu à diverses images provenant de la captation des fréquences radio. Récemment, c’est à Venise, lieu d’une importante biennale d’art contemporain, qu’il a poursuivi la capture de ces phénomènes qui ne sont ni audibles ni visibles à partir de notre perception sensorielle4.

Intitulé La Ligne bleue, le projet de l’artiste Aude Moreau se présente comme une vue exagérée sur une improbable catastrophe écologique5. Ce projet spectacularise une intervention que l’artiste souhaite réaliser in situ au cœur du quartier des affaires à New York. Celle-ci aurait lieu la nuit et nécessiterait une vingtaine d’édifices de Manhattan. La ligne bleue serait produite depuis l’intérieur des bureaux et située à 65 mètres de hauteur, ce qui correspondrait à la montée des océans si toutes les glaces du globe terrestre fondaient. L’idée de catastrophe se trouve, de nos jours, prophétisée par des scientifiques, sinon par des philosophes comme Jonas ou Anders. Elle présuppose des décisions à prendre dans le contexte d’une nouvelle ère géologique appelée Anthropocène. Selon Bruno Latour, cette époque, qui remonte à la révolution industrielle, fait de l’activité humaine un facteur essentiel de la transformation de notre planète. Dans ces circonstances, il est inutile de penser la nature en dehors de notre culture. Il importe surtout d’opposer à l’espoir d’un monde au-delà de ce monde le fait que nous n’avons qu’une seule Terre et qu’il est urgent d’en prendre soin.

Dans son texte, Bénédicte Ramade, codirectrice du dossier Formes de l’écologie, considère également que l’Antropocène peut offrir de nouvelles avenues dans le domaine artistique, alors que, dans la mise en exposition des œuvres, l’association entre art et écologie n’est pas toujours évidente. Caitlin Chaisson présente Trading routes, projet socioartistique développé en réaction à l’exploitation du pétrole en Colombie-Britannique. Sous la gouverne de l’artiste Ruth Beer, ce projet propose un discours écocritique concernant la pétroculture. Pour sa part, Caroline Loncol Daigneault rappelle la philosophie de Boréal Art/Nature, premier centre d’artistes au Québec à s’être engagé dans la cause environnementale. La contribution de Pamela Mackenzie examine le potentiel critique d’une œuvre de l’artiste hollandais Maurizio Montalti, pour qui le plastique est une matière favorable à une stratégie bioartistique.

Pour sa part, le texte de Gentiane Bélanger est consacré au collectif World of Matter, groupe interdisciplinaire formé d’artistes et de chercheurs qui enquêtent et analysent la mise en circulation des matières premières6. En se décentrant d’une perspective anthropocentrique, l’approche de ce collectif s’appuie sur une « ontologie matérialiste » qui n’est pas sans lien avec la pensée de Latour. Toujours dans ce dossier, le texte de Christine Ross analyse une vidéo de l’artiste Isabelle Hayeur intitulée Aftermaths. À partir d’une analyse des nuages omniprésents dans la vidéo, il est question des conséquences de l’ouragan Katrina de 2005 et de son désastre écologique. Pour compléter ce dossier, Isabelle Hermann rappelle, dans la section « Espace public et pratiques urbaines », les interventions publiques de l’artiste argentin Nicolás Uriburu et son association sporadique avec le groupe militant Greenpeace pour qui la cause environnementale nécessite des coups d’éclat ayant, si possible, un impact visuel suffisamment important pour que le public en soit saisi de façon positive et puisse prendre part à l’un des plus grands défis du siècle.

 


1. Hans Jonas, Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Éd. du Cerf, 1990.
2. Michel Serres, Le contrat naturel, Paris, Éd. Flammarion, coll. Champs essais, 1992.
3. L’exposition a été présentée à la Galerie B-312 (Montréal) du 19 février au 21 mars 2015.
4. À l’invitation de la Galerie de l’Université du Québec à Montréal et de la commissaire Louise Déry, Aubé a poursuivi, à Venise, son investigation des fréquences radio. À la suite d’interventions en direct, lors des journées d’ouverture de la Biennale 2015, il expose son travail à la galerie RAM radioartemobile (Rome) du 14 mai au 27 juin 2015.
5. L’exposition La ligne bleue, présentée à la galerie antoine ertaskiran (Montréal) du 11 mars au 18 avril 2015, mettait en scène les différentes phases d’exploration du projet.
6. Le collectif World of Matter présentait à la Galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia (Montréal), l’exposition Exposer l’écologie des ressources du 20 février au 18 avril 2015.