Le diorama : entre fascination, éducation et provocation

Avec ce n° 109, la revue ESPACE, nouvelle génération, accomplit son premier tour de piste. À la suite des deux premières publications ayant pour thématique Re-penser la sculpture ?, cette troisième parution présente un dossier sur le diorama tel qu’il s’expose en art contemporain. Même si, à ses origines, le diorama avait des visées purement spectaculaires, puisqu’il s’agissait de créer par l’illusion une expérience optique, il s’est, au cours des ans, présenté dans une version tridimensionnelle, ce qui lui a permis de trouver, vers la fin du XIXe siècle, une nouvelle vocation du côté des musées, surtout ceux d’histoire naturelle. Ainsi, de pur divertissement qu’il était, à son origine, le diorama pouvait désormais endosser des prétentions à vocation pédagogique.

En présentant des mises en scène théâtralisées, propices à la narration, le diorama s’est aussi retrouvé dans les musées militaires ainsi que dans les institutions religieuses. Certes, les crèches de la nativité font partie du vaste répertoire des dioramas, mais de manière plus muséale, on trouve encore aujourd’hui, au Musée de l’Oratoire Saint-Joseph, à Montréal, une série de dix dioramas reproduisant quelques scènes de la vie de Joseph. Produits par le sculpteur Joseph Guardo (1901-1978), spécialiste de l’art religieux, ces dioramas n’ont pas été restaurés depuis l’année de leur confection en 1955. Le projet d’aménagement de l’Oratoire, prévu pour 2017, fait subsister un doute quant à leur conservation ou leur destruction. Or, comme pour tous les dioramas de ce type, l’ensemble des personnages, faits ici de plâtre, est installé dans un décor où se trouvent plusieurs objets nécessaires à la représentation du récit; pour compléter la scène, le fond est peint en trompe-l’œil de façon à renforcer l’effet véridique de la situation. Bien que d’une autre époque, ils représentent de magnifiques exemples de dioramas tels qu’exposés dans un contexte muséal à visée éducative.

C’est évidemment sans commune mesure avec les différentes formes dioramiques que l’on trouve dans les pratiques artistiques contemporaines. Pensons, par exemple, aux œuvres de Jake & Dinos Chapman exposées récemment à Montréal1. Parmi celles-ci, des dioramas présentaient des vues apocalyptiques dans lesquelles Ronald MacDonald, crucifié en de multiples exemplaires, se trouve encerclé par des milliers de squelettes ou de têtes de morts. L’irrévérence face à la morale des bien-pensants était aussi palpable lorsque le même clown, représentant la chaîne multinationale d’alimentation rapide, est associé à des soldats SS arborant, sur leur chemise kaki, la croix gammée. Le gigantisme de cette vision d’enfer fascine certes par son humour noir, mais aussi par ses nombreuses références à l’histoire de l’art, dont, bien sûr, le Jugement dernier de Jérôme Bosch.

Tandis que les frères Chapman nous montrent des scènes d’horreur, l’artiste canadien Graeme Patterson transpose le spectateur dans un univers plus intime pouvant rappeler certains aspects de notre vie passée. Intitulée Secret Citadel, l’exposition itinérante, qui s’est arrêtée pour quelques semaines, cet automne, à la Galerie de l’Université du Québec à Montréal2, montre des installations de miniatures où il est essentiellement question de souvenirs d’enfance évoqués à partir de certaines expériences, dont celle de l’amitié. C’est sous un angle encore différent que l’artiste Karine Giboulo nous dévoile, dans ses dioramas, eux aussi composés de miniatures, non plus l’histoire intime d’un passé que l’on tente de retrouver par le biais de la fiction, mais plutôt des aspects de la vie en société comme la mondialisation, la surconsommation ou l’exploitation des plus démunis. Une récente exposition permettait de voir une vue d’ensemble de son œuvre produite depuis dix ans3, dont Village Démocratie (2010-2012) qui présente la vie humaine au quotidien dans un bidonville, près de Port-au-Prince.

À cette courte liste d’artistes contemporains dont la pratique utilise toujours, sinon souvent, la forme dioramique, on aurait pu ajouter Mathieu Latulippe, Sayeh Sarfaraz ou encore Guy Laramée. Cela aurait permis de développer davantage cette forme artistique encore mal définie, comme le souligne d’emblée Mélanie Boucher en guise d’introduction à son texte. Hormis cet avertissement, Boucher, codirectrice de ce dossier, concentre son propos sur une œuvre controversée de l’artiste chinois Xu Zhen. Contrairement à plusieurs œuvres qui fascinent, malgré la provocation, Xu Zhen met à mal l’effet de séduction que génère souvent le dispositif du diorama. Pour sa part, Guillaume Le Gall, auteur d’un ouvrage sur le diorama de Daguerre4, s’intéresse à une œuvre de Dominique Gonzalez-Foerster présentée à la DIA Foundation, en 2009-2010, et ayant notamment pour intérêt l’avenir du livre. Inspirée par les dioramas du Musée d’histoire naturelle de New York, l’œuvre de Gonzalez-Foerster trouve, ici, une nouvelle actualité sous la forme d’une « expanded littérature ».

Jean-Philippe Uzel prend aussi pour témoin, dans son texte, les dioramas de musée et interroge le caractère idéologique de certains d’entre eux qui, sous un semblant de véracité historique, fausse la réalité. En référant à des artistes amérindiens tels Wendy Red Star ou Kent Monkman, il prend pour exemple le « mythe du Vanishing Indian » qui sera contesté par ces artistes5. Uzel analyse plus particulièrement une œuvre récente de Monkman inspirée d’un diorama que l’on voit à l’entrée du Manitoba Museum à Winnipeg. Marie-Ève Marchand, pour sa part, nous propose un texte portant principalement sur deux œuvres photographiques de la série Fables (2003-2008) de Karen Knorr. L’auteure montre en quoi le diorama est réinvesti en tant que processus dans sa production photographique. Enfin, le texte d’Anne-Marie St-Jean Aubre nous propose une analyse des œuvres de l’artiste Vicky Sabourin, qui oscillent entre les tableaux vivants et le diorama.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le diorama en art contemporain suscite souvent des interrogations, allant de la dénonciation à la provocation, entendue très précisément comme incitation à prendre position. Aussi, dans ce numéro d’hiver 2015, le lecteur est invité à prendre position devant la thèse défendue par la sociologue Nathalie Heinich, dans son dernier ouvrage paru, sur l’art contemporain comme paradigme. Pour accompagner cet entretien, commenté par l’historienne de l’art Lise Lamarche, nous avons invité l’artiste multidisciplinaire François Morelli à nous proposer une œuvre peinte.

En plus des comptes rendus d’exposition, dont l’un porte sur la Biennale nationale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, la section « Événements » propose deux textes, l’un consacré aux propos qui se sont tenus lors d’une table ronde qui eut lieu au Circa, en avril 2014, l’autre présente certaines œuvres produites en duo dans le cadre de la Biennale de Saint-Jean-Port-Joli 2014. Enfin, la chronique « Art public et pratique urbaine » sera de retour pour le numéro du printemps-été 2015.

 


1. L’exposition Come and See des frères Chapman a été présentée à la DHC art du 4 avril au 31 août 2014. Organisée en collaboration avec les Serpentine Galleries de Londres, cette exposition constitue leur première exposition solo majeure en Amérique du nord.
2. Présentée du 23 octobre au 6 décembre, l’exposition Secret Citadel est coproduite par la Art Gallery of Hamilton et le Musée des beaux-arts de la Nouvelle Écosse. Le catalogue qui accompagne cette exposition est présenté dans la section « livres », p. 91.
3. L’exposition rétrospective Karine Giboulo Réalité/Utopie a eu lieu à Expression, centre d’exposition de Saint-Hyacinthe du 16 août au 26 octobre 2014. Le catalogue récemment publié est brièvement commenté dans la section « ouvrages reçus », p. 94.
4. Voir La peinture mécanique. Le diorama de Daguerre. Paris, Éd. Mare & Martin, 2013.
5. Artiste multidisciplinaire, Kent Monkman présentait certaines de ses œuvres peintes à la galerie Pierre-François Ouellette Art Contemporain (Montréal) du 14 novembre au 20 décembre 2014.