Entretien avec Nicolas Rivard

La Fatigue culturelle est une entreprise fictive qui a été fondée en 2014. Avant de discuter du projet qui est en cours et qui propose des interventions performatives dans plusieurs centres d’artistes du Québec, la Fatigue culturelle est intervenue, en 2015, lors de l’exposition Monuments aux victimes de la liberté, présentée à AXENÉO7, avec une installation intitulée Curriculum Vitae d’un gouvernement du désastre. De quel curriculum s’agissait-il ?

Nicolas Rivard : L’exposition pour laquelle était destinée cette œuvre était une initiative du collectif des Entrepreneurs du commun qui proposaient un contre-projet à celui très controversé du Monument aux victimes du communisme mis en place par Tribute to Liberty. En faisant plusieurs recherches, je me suis rendu compte que les principaux membres de cet organisme caritatif avaient différentes affiliations avec le Parti conservateur du Canada. À la suite de cette découverte, il était indéniable que le projet de Monument aux victimes du communisme était, encore une fois, une stratégie machiavélique des conservateurs pour diffuser leur idéologie 1.

Mais peu avant mon implication dans ce projet, en 2014, la Fatigue culturelle était née d’une sérieuse exaspération envers le travail artistique et culturel. Cela faisait deux ans que j’envoyais des CV partout dans le réseau culturel sans jamais décocher un emploi, et ce, malgré les multiples entrevues offertes et un bagage professionnel d’une dizaine d’années. Combiné à la frustration de devoir envoyer plus de 50 projets par année à différents centres et organismes artistiques, pour n’en voir acceptés que deux ou trois en fin de compte, l’idée de détourner le logo de la Fabrique culturelle pour la Fatigue culturelle et d’envoyer de « faux » CV à l’ensemble des centres d’artistes était née.

En même temps, le projet des Monuments aux victimes de la liberté apparaissait. C’est ce qui m’a permis de combiner la première intention avec celle des Entrepreneurs du commun en proposant le « Curriculum vitae d’un gouvernement du désastre ». Le gouvernement, c’était celui du Parti conservateur. Le désastre, celui de 10 ans de règne conservateur majoritaire. Je me suis donc lancé dans deux mois de recherche acharnée pour ressortir les 281 affronts aux droits et libertés que les politiques conservatrices avaient produits durant leur mandat. Ils ont été rassemblés et imprimés sur du papier de sept pieds de haut par trois pieds de large. Ils ont également été envoyés au Parti conservateur, à Tribute to Liberty et à la firme ABSTRAK, alors responsable du design du Monument aux victimes du communisme avant d’être diffusés dans les réseaux sociaux et sur différents sites web.

 

Votre réappropriation du logo de la Fabrique Culturelle ne vise pas directement l’organisme qui met en valeur, grâce à des capsules vidéo, la culture québécoise dans plusieurs domaines (cinéma, arts visuels, danse, théâtre, etc.); de plus, sa reformulation en « fatigue culturelle » ne semble pas entretenir de lien avec le titre d’un texte d’Hubert Aquin, publié en 1962 dans la revue Liberté. Comme vous le mentionnez, l’origine de votre entreprise est plutôt votre exaspération envers le travail artistique et culturel trop peu valorisé alors qu’on ne cesse de vanter l’importance de la culture au sein de la société. De là vos affinités avec un autre organisme appelé cette fois Journée sans culture ?

En effet, la Fatigue culturelle ne cible pas la Fabrique culturelle en tant que telle, bien que, comme je l’écrivais dans la publication de la Journée sans culture, « dans ses tout débuts, [elle] avait soulevé l’ire du milieu [artistique] puisqu’elle n’offrait aucune redevance pour les œuvres diffusées 2 ». À la suite de la levée de boucliers qui avait eu lieu, Télé-Québec s’est rajustée et octroie maintenant des droits d’auteur aux artistes. Le combat est terminé sur ce plan.

Cependant, le terme de « Fabrique » me pose toujours problème. Il renvoie à la fois au travail d’artisan ainsi qu’à une production matérielle. Or, cela évacue, d’une part, l’acharnement, maintenant vieux de 400 ans, des artistes de la Renaissance pour que le travail artistique accède au niveau des arts libéraux (à l’opposé du travail d’artisan) et, d’autre part, le terme ne prend pas en compte une panoplie de pratiques et de disciplines artistiques dites « immatérielles ».

La Fatigue culturelle signifie justement cette « fatigue » que vivent les artistes et les travailleurs et travailleuses culturels par rapport à la mécompréhension d’une grande partie de la société quant à leur travail. L’éducation des arts et de leur histoire a maintenant été remplacée par l’argument de l’accessibilité aux arts et à la culture, mieux connue sous le terme de médiation culturelle. Il s’agit d’un engagement rapide et spontané de « consommateurs de culture » auprès d’œuvres de différentes formes. Cette pratique pose problème pour bon nombre d’artistes, d’institutions et d’organismes artistiques. Pour vous en convaincre, je vous invite à lire l’éclairant ouvrage Expériences critiques de la médiation culturelle 3.

Pour ces raisons (et bien plus encore !), la Fatigue culturelle a effectivement plusieurs affinités avec le collectif de la Journée sans culture; d’abord idéologiques, mais aussi amicales et artistiques. C’est à la suite de l’exposition Monuments aux victimes de la liberté que j’ai rencontré Edith Brunette et François Lemieux, tous deux membres du collectif. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient utiliser le logo de la Fatigue culturelle pour le placarder à l’intérieur du Théâtre aux Écuries, lieu où se déroulait la Journée sans culture, en tant que « non-commanditaire » de l’événement. L’idée m’a fait sourire, et j’ai tout de suite accepté.

En plus, j’ai offert aux personnes qui voulaient assister à cette journée un service de lavage de linge sale. L’idée de réaliser des tâches que les artistes et les travailleurs et travailleuses culturels doivent faire en-dehors de leur travail (le fameux « toutes autres tâches connexes ») était pour moi symbolique d’une fatigue culturelle largement palpable lors de la Journée sans culture. Les prémices de la tournée des centres d’artistes au Québec étaient nées.

 

Dans le cadre de ce projet, vous visiterez plusieurs centres d’artistes pour, à chaque fois, mettre en valeur un aspect problématique du surtravail qui s’y fait. La situation est, en effet, souvent absurde sinon carrément injuste. Peu importe l’organisme, tout le monde travaille avec passion, détermination, courage, mais pour certains, malheureusement, cette passion a moins de considération que pour d’autres. À cause d’ajustements financiers que l’on n’exige jamais à de grandes entreprises, on demande à de petits organismes encore plus d’efforts, plus de courage, plus de détermination. Lors de vos visites, est-ce cette frustration que vous repérez, cette inégalité que vous ressentez ?

Heureusement, les organismes que je visite ne se comparent pas, d’un point de vue économique, aux grandes entreprises. Ce serait tourner le fer dans la plaie ! Les problèmes soulevés visent plutôt les conditions du milieu, mais je crois que le problème est beaucoup plus large. Il implique, bien évidemment, les conditions financières des centres et des artistes, mais, à une plus grande échelle, la manière des différents paliers de gouvernement de gérer le « trésor public ».

Cela implique également les orientations des conseils des arts dont le discours est de plus en plus axé vers une gestion entrepreneuriale et compétitive des organismes et des artistes. Or, il s’agit d’une grande mécompréhension du travail artistique et culturel puisque les tâches administratives représentent déjà près de la moitié du temps (appels de projets, demandes de subvention, formulaires, promotion, gestion d’un budget de travailleur autonome, etc.).

Évidemment, ceci soulève plusieurs questions dont la première est celle de l’investissement de notre société et des grandes entreprises dans les arts et la culture. Au Québec et au Canada, le marché de l’art est stagnant, et les œuvres qui s’y vendent sont, pour une grande partie, encore ancrées dans des formes artistiques dites « traditionnelles ». Peu de collectionneurs et d’entreprises osent « oser ».

Je crois qu’il manque fondamentalement d’éducation des arts au niveau du primaire et du secondaire, mais aussi dans les médias de masse. Il est inquiétant que ces mêmes médias couvrent l’actualité littéraire, musicale et cinématographique (grossièrement, il faut le dire), alors que les arts visuels et leurs multiples déclinaisons (sans oublier le théâtre et la danse…) sont très rarement explorés dans les sujets quotidiens. Je vois, dans cette situation, un manque profond de compréhension de l’art, de ses enjeux, de ses sujets, de ses formes, de ses disciplines et de son histoire.

De plus, j’écrivais sur le site de la Fatigue culturelle 4 qu’il est insultant que le gouvernement Couillard ait annoncé une aide financière d’urgence de 300 millions de dollars à l’industrie du bois d’œuvre devant les menaces de Trump de se retirer de l’ALÉNA pendant que le milieu des arts demandait à ce que l’on ajuste le budget du CALQ à l’inflation du coût de la vie de 40 millions de dollars. L’industrie du bois d’œuvre représente 1,25 % du PIB au Canada alors que le domaine de la culture représente 3,1 %… 5 Il y a manifestement un manque de vision et une méconnaissance des enjeux économiques des arts et de la culture ou, tout simplement, de la mauvaise foi.

Aussi, je remarque, au fil de mes interventions, que le milieu artistique est victime de sa passion envers son travail. C’est ce qui revient le plus souvent dans l’ensemble du réseau des centres d’artistes. Cela se traduit par le fait que bon nombre de centres d’artistes continuent à offrir la même densité d’événements et d’expositions, et ce, malgré un financement stagnant, voire parfois diminué.

Même chose du côté des artistes. Malgré le sous-financement de leur métier, la création représente une pulsion que nous ne pouvons arrêter. Les œuvres se créent avec ou sans argent; reste que, avec, il est plus facile de les mettre à terme…

De manière humoristique, j’oserais même croire que nous sommes un peu les victimes de notre propre passion envers notre métier ! Ça prendrait plus d’actions significatives et symboliques dans le milieu. La Fatigue culturelle se veut l’une de ces propositions…

 

Peut-on être victime de ce dont nous ne sommes pas maîtres ? Je sais qu’il y a beaucoup de don de soi dans le milieu de la culture, comme il y en a partout où il y a la vie, mais le vrai problème n’est-il pas dans l’égalité des chances, du moment qu’il s’agit d’offrir un travail qui soit à la hauteur de notre désir d’exceller ?

En effet ! Mais il y a deux choses : le désir de créer et celui d’exceller. Le premier est d’ordre pulsionnel, relié à la « vie », comme vous le dites; le deuxième est d’ordre professionnel. On ne peut demander à un artiste d’arrêter de créer. Par contre, il est possible d’entrevoir des modes de résistance dans notre travail qui seront conséquents du sous-financement des arts et de la culture.

Ce que j’essayais d’ironiser par le terme de « victime », c’est qu’il faut envisager des actions concrètes qui puissent signifier aux gouvernements qu’avec moins d’investissement dans les arts et la culture, cela a des conséquences sur le « rendement » des institutions artistiques et culturelles ainsi que sur la « production » artistique. L’égalité des chances est aussi une forme de négociation constante. Pour Jacques Rancière, le pouvoir commun de ce qu’il nomme l’égalité des intelligences « lie des individus, leur fait échanger leurs aventures intellectuelles, pour autant qu’il les tient séparés les uns des autres, également capables d’utiliser le pouvoir de tous pour tracer leur chemin propre 6 ».

Je crois fermement que l’art, tout comme le politique, se développe dans le dissensus. Donc, oui, le problème est là, mais il est également la solution. Le « produit » culturel, s’il en est un, ne doit pas être comparé à un produit manufacturier puisque ses modes de production ne sont pas les mêmes. Il s’agit d’un travail pulsionnel, créatif et intellectuel que l’on ne peut mesurer sur le plan de la productivité. Autrement dit, exceller dans le milieu artistique ne veut pas dire la même chose que dans le domaine manufacturier, et cette différence doit être comprise lors des restructurations budgétaires de l’État. L’égalité des chances passe d’abord par l’affirmation des différences qui constituent des champs sociaux inégaux.

 

Nicolas Rivard se consacre à un travail interdisciplinaire alliant l’art d’intervention et la performance. En s’influençant de l’actualité politique, sociale et culturelle, ses principaux centres d’intérêt portent sur les nouveaux lieux et les nouvelles formes de l’art actuel comme moteur de transformation sensible de l’espace social et des interactions qui s’y jouent. Il détient également une maîtrise en histoire de l’art, est auteur indépendant et s’intéresse aux formes variées de l’art politique et aux initiatives d’appropriation citoyenne.


1. Pour une présentation de ce projet, voir le texte « Monument aux victimes du communisme : chronique d’un coup politique » de Nathalie Casemajor, paru dans ESPACE art actuel, no 112, p. 68 à 75, disponible sur le site web de la revue [ici].

2. Nicolas Rivard, « La Fatigue culturelle », Troubler la fête, rallumer notre joie, Montréal, Journée sans culture, 2016, p. 26-29.

3. Nathalie Casemajor et al., Expériences critiques de la médiation culturelle, Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. « Monde culturel », 2017, 419 p.

4. www.lafatigueculturelle.org

5. Nicolas Rivard, Du ciment, des machines et du bois d’œuvre, 2017. En ligne. https://lafatigueculturelle.org/2017/04/27/du-ciment-des-machines-et-du-bois-doeuvre/

6. Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La Fabrique, 2009, p. 23.