Monument aux victimes du communisme : chronique d’un coup politique

Les élections fédérales à peine terminées, le moment est propice au bilan de l’héritage culturel légué par le gouvernement conservateur au pouvoir durant près d’une décennie au Canada. Dans la capitale nationale, à Ottawa, plusieurs monuments ont vu le jour depuis 2006 (Monument de la guerre de 1812, Monument aux pompiers canadiens, Hommage aux animaux en temps de guerre, Monument de la Marine royale canadienne) tandis que d’autres sont en cours de préparation. C’est le cas du Monument aux victimes du communisme, initialement prévu pour l’automne 2015, mais repoussé par une série de critiques qui ont suspendu l’avancée du projet jusqu’au résultat des élections. Le vif débat autour de ce projet tient à la valeur de l’espace public de la capitale comme territoire de représentation de l’identité collective : les lieux de mémoire qui y sont érigés instituent un récit et une iconographie qui contribuent à forger des emblèmes patriotiques. Ils s’affichent comme matrice symbolique de références identitaires partagées. La controverse autour du Monument aux victimes du communisme est l’occasion d’interroger la gouvernance démocratique d’un art mis au service de la mémoire nationale. Un remarquable travail d’investigation et d’entrevues de la part du journal Ottawa Citizen, appuyé sur une demande d’accès à l’information, permet d’éclairer les coulisses de ce projet1.

Anticommunisme et hommage à la liberté

Il existe, ailleurs dans le monde, plusieurs monuments dédiés aux victimes du communisme. Construits à la suite de l’effondrement du bloc soviétique, ils commémorent la répression sanglante des populations soumises à la férule de régimes autoritaires. En 2002, à Prague fut inauguré un monument aux victimes de la répression durant l’ère communiste (1948-1989). Un autre fut inauguré en 2007 à Washington. Intitulé La déesse de la démocratie, il reproduit une sculpture érigée par des étudiants chinois sur la place Tiananmen lors du soulèvement de 1989. Ces deux monuments se sont heurtés à des formes de protestation. À Prague, le monument a connu deux attaques à la bombe, en 2003, exprimant des tensions politiques encore vives sur la scène politique tchèque, concernant cet épisode douloureux de l’histoire nationale.

Dans le cas du monument de Washington et du futur monument canadien, le débat soulevé est plus idéologique, car leur portée dépasse le cadre d’un événement historique circonscrit. Les monuments américains et canadiens ne commémorent pas un épisode historique délimité dans l’espace et dans le temps. Ils condamnent plutôt l’ensemble des crimes commis par tout régime communiste passé, présent et à venir. Plus largement, ils condamnent la pensée communiste dans son entièreté, sous toutes ses formes, de ses origines à ses futurs développements. Appuyant cette condamnation sans nuance, la notion de liberté est présentée comme l’antithèse naturelle du communisme (oblitérant au passage toute référence aux catégories historiques du libéralisme et du capitalisme) : la déesse de la démocratie est une reproduction stylisée de la Statue de la liberté, symbole américain par excellence, et le groupe canadien soutenant la construction du monument à Ottawa se nomme Hommage à la liberté.

Après la chute de l’URSS, au début des années 1990, l’ouverture des archives d’État a permis de révéler sous un nouveau jour l’ampleur des crimes de masse perpétrés par le régime staliniste, sur lesquels de nombreux sympathisants ont fermé les yeux dans les années 1950 et 1960. Cette réévaluation a entraîné une abondante publication de travaux au sujet des exactions commises par d’autres régimes communistes à travers le monde (notamment maoïste et Khmers rouges). Mais certains de ces travaux ont aussi ouvert la porte à un réductionnisme historique, avec pour corolaire une instrumentalisation politique de cette tâche scientifique et mémorielle légitime.

Dispositif régulateur, le domaine monumental est soumis à l’influence des gouvernements en place. L’enjeu politique de la mémoire collective tient au fait que le passé est constamment recardé et réinterprété en fonction des intérêts sociopolitiques du présent2. Au Canada, le Monument aux victimes du communisme sert plusieurs intérêts du gouvernement conservateur. Sur le plan international, le premier ministre Stephen Harper l’a utilisé pour attaquer l’intervention russe en Ukraine, traçant un lien direct entre les velléités passées et présentes de l’impérialisme russe. Sur un plan de politique intérieure, le monument sert la campagne de séduction entreprise par le parti conservateur auprès des communautés immigrantes, en particulier auprès des groupes ukrainiens, polonais, cambodgiens et chinois. Il permet aussi de disqualifier la mémoire des mouvements communistes canadiens, en les assimilant aux pires figures criminelles : « nazisme, marxisme-léninisme, aujourd’hui, terrorisme – ils ont tous un point commun : la destruction, la fin de la liberté humaine », affirmait le premier ministre Stephen Harper lors d’un dîner de financement d’Hommage à la liberté3.

Cette commémoration, tournée vers les crimes étrangers, passe sous silence la mémoire des atteintes aux libertés civiles commises en sol canadien durant l’épisode de « chasse aux sorcières » amorcé dans l’entre-deux-guerres et amplifié durant la guerre froide. À la suite de la Révolution russe, la politique d’immigration canadienne fut modifiée pour discriminer et refuser les candidats affichant des positions politiques plus ou moins gauchistes. Dans le climat paranoïaque suivant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement canadien, appuyé par le clergé et par les partis de droite comme de gauche, a mis en place un système de répression politique contre les sympathisants communistes (avérés ou supposés), employant la surveillance de masse, l’intimidation, la censure, l’emprisonnement et la déportation4. Au Québec, le gouvernement Duplessis adopta, dès 1937, la Loi du cadenas, visant à protéger la province contre la propagande communiste, et l’utilisa pour imposer la fermeture de plusieurs journaux. Cette loi fut déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême du Canada vingt ans plus tard. La peur de l’ennemi interne a plus largement servi d’alibi pour affaiblir les mouvements syndicaux, étouffer toute agitation ouvrière, radicale, gauchiste et progressiste, pour bâillonner toute pensée anticonformiste.

Les communautés artistiques et scientifiques furent particulièrement surveillées. Duplessis censura plusieurs productions de l’Office national du film jugées subversives5. Des employés de Radio-Canada et des musiciens d’orchestre symphonique furent écartés ou renvoyés simplement pour avoir, dans leur cercle de connaissances, un sympathisant communiste6. Pour aider à la surveillance des fonctionnaires canadiens, la GRC créa un instrument particulièrement ignoble, baptisé fruit machine. Utilisé jusqu’à la fin des années 60, cet appareil de mesure biologique servait à faire passer des « tests d’homosexualité » aux employés, qui étaient renvoyés au moindre soupçon, par crainte que l’ennemi ne leur soutire de l’information sensible en menaçant de révéler publiquement leur orientation sexuelle7. Le climat social était si malsain que ceux qui osaient soulever la question des libertés civiles, ou qui militaient pour la paix avec l’URSS, étaient taxés de communistes et furent eux aussi victimes de l’intolérance.

Monument aux victimes du communisme, 2015. Vues du projet créé par le studio d’architecture ABSTRACKT. Photos : Avec l’aimable permission de Tribute to Liberty.

Certains justifient ces méthodes extrêmes par un impératif de protection de l’État face à l’adversaire soviétique. Si elles restent tout à fait inacceptables, ces dérives autoritaires sont difficilement évitables en temps de guerre. Mais doit-on pour autant les célébrer en portant l’anticommuniste canadien, y compris ses formes de persécution les plus infâmes, au pinacle de la colline parlementaire, sur un site jouxtant la Cour suprême, plus haut symbole national de la justice ? Est-ce faire un « hommage à la liberté » que de légitimer la violation des libertés civiles à des fins de persécution idéologique ? Dans cet hommage à la liberté, ce n’est pas seulement la liberté des peuples étrangers débarrassés du joug totalitaire que l’on célèbre, c’est aussi la liberté de persécuter, en sol canadien, tout ceux et celles qui remettent en question l’idéologie dominante.

Monument aux victimes du communisme, 2015. Vues du projet créé par le studio d’architecture ABSTRACKT. Photos : Avec l’aimable permission de Tribute to Liberty.

Il existe, dans le parc d’un centre communautaire de Scarborough, en banlieue de Toronto, un monument aux victimes de l’oppression soviétique en Tchécoslovaquie, construit en 1989. Nommé Crucified again, il figure un homme de bronze crucifié sur une faucille et un marteau. C’est devant cette statue, à l’été 2007, que le journaliste Don Butler fait remonter l’idée du monument prévu à Ottawa. Butler rapporte que le ministre conservateur John Kenney était en visite auprès de l’ambassadeur de la République tchèque. Tout juste nommé responsable du multiculturalisme et de l’identité canadienne, Kenney avait  aussi la tâche d’attirer vers le parti conservateur les communautés ethnoculturelles traditionnellement affiliées au parti libéral. Frappé par l’intérêt du monument, Kenney manifesta l’intérêt de lui donner plus de visibilité, et l’ambassadeur lui aurait pointé Ottawa comme lieu tout désigné. Le récit qui suit est tiré des informations publiées dans le Ottawa Citizen.

Le gouvernement souhaitant camoufler être l’initiateur du projet, un groupe non partisan de Canadiens issus d’anciens pays communistes fut rassemblé grâce à l’ambassadeur. Étroitement conseillé par le bureau du ministre Kenney, ce groupe travailla plusieurs mois, en 2008, pour déposer une demande à la Commission de la capitale nationale (CCN). Subitement, alors que le projet se concrétisait, les membres fondateurs du groupe (dont certains libéraux) furent écartés. Une nouvelle coalition, appuyée par Kenney, fut créée sous le nom Tribute to liberty. Elle rassemblait elle aussi des ressortissants de communautés ethnoculturelles (ukrainiennes et polonaises notamment), mais surtout, des partisans fidèles davantage au parti conservateur, incluant plusieurs candidats aux dernières élections, et au moins un ami proche du ministre. Les membres du premier groupe tentèrent de s’intégrer au nouvel organisme, mais ils furent rapidement poussés à la démission. Cette coalition déposa, dès l’été 2008, à la CCN un projet de Monument aux victimes du communisme.

Pour étudier la recevabilité de cette demande, la CCN a mandaté un comité externe non partisan, composé d’éminents historiens et spécialistes des études canadiennes. En février 2009, ce comité a rendu un rapport négatif. Les experts ont unanimement jugé que le thème n’était pas central dans l’histoire canadienne. De plus, ils ont estimé que le sujet était présenté de manière biaisée, et que l’absence de pluralité de points de vue orientait le projet vers un geste politique, plus que commémoratif, risquant de créer des divisions au sein de la population. Les experts ont recommandé de réorienter le monument vers un thème parallèle : le Canada comme terre de refuge pour les populations fuyant la persécution politique ainsi que les désastres économiques et environnementaux. Le comité suggérait de construire pour cela un nouvel ensemble à l’intérieur du monument aux droits de la personne déjà existant.

Dans les mois suivants, la CCN recommanda d’élargir le thème du monument. Elle souligna son malaise face au manque de compatibilité avec les critères de sélection en vigueur, tout en mentionnant que le projet avait le soutien des plus hauts dirigeants politiques. Tribute to Liberty refusa d’abandonner la référence centrale au communisme, et après de longues négociations, le terme « totalitaire » fut ajouté au titre, ainsi qu’une référence à l’idée de refuge. Fin 2009, le monument s’intitulait donc « Monument aux victimes du communisme totalitaire – Canada, terre d’accueil ». Le site qui lui fut attribué était localisé dans le Jardin des Provinces, légèrement excentré par rapport à la colline parlementaire.

En 2010, Stephen Harper mentionna son soutien au monument dans son discours du trône, et en 2012, le gouvernement renforça son contrôle sur le projet en rapatriant la responsabilité de sa gestion au sein du ministère du Patrimoine canadien. La tournure du projet changea rapidement : John Baird, alors ministre responsable de la CCN, intervint pour demander formellement à la direction de retirer toute mention du terme « totalitaire » dans les rapports d’activité de l’organisme, modifiant ainsi discrètement le titre du monument. Une source citée par le Ottawa Citizen rapporte que le gouvernement voulait éviter de suggérer que certaines formes de communisme puissent être « acceptables »8. Jason Kenney s’employa ensuite à convaincre le ministre des Travaux publics, d’abord réticent, à modifier le plan d’urbanisme de la colline parlementaire, longuement élaboré et ratifié par l’ensemble des partis politiques, afin de permettre la construction d’un monument sur un site vacant attenant à la Cour suprême, réservé de longue date pour accueillir un nouveau bâtiment du complexe juridique. En août 2013, les ministres Jason Kenney et Chris Alexander firent publiquement l’annonce du transfert du Monument aux victimes du communisme sur ce nouveau site, prenant de court la CCN qui, n’ayant pas été consultée, fut forcée quelques mois plus tard de voter à contrecœur le changement décrété à son insu et déjà rendu public.

Le gouvernement Harper ne sera ni le premier ni le dernier à instrumentaliser l’histoire dans un but partisan, mais ce qui est particulièrement inacceptable dans le cas du Monument aux victimes du communisme, c’est la façon dont le projet a été imposé par le sommet de la hiérarchie ministérielle, en écrasant les mécanismes démocratiques qui encadrent en temps normal la construction de nouveaux monuments. D’un point de vue politique, cet usage arbitraire du pouvoir à des fins partisanes est un outrage aux principes démocratiques de saine gestion de l’État. Sur le plan symbolique, la duplicité de ce projet prend un nouveau visage avec la crise actuelle des réfugiés en Europe. Le gouvernement hongrois, enthousiaste et généreux donateur en faveur du monument, a publiquement souligné sa reconnaissance envers le Canada pour avoir accueilli plusieurs dizaines de milliers de réfugiés hongrois après la révolution hongroise de 1956. Pour autant, face à l’afflux de Syriens à ses frontières, c’est à renfort de clôtures barbelées que la Hongrie a, jusqu’à présent, accueilli les populations civiles fuyant la guerre.

 

Nathalie Casemajor est professeure en communication au département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais. Diplômée de l’UQAM et de l’Université Lille 3, elle a été chercheuse postdoctorante à l’INRS (Centre Urbanisation, Culture et Société) ainsi qu’au département d’histoire de l’art et des études en communication à l’Université McGill. Ses travaux portent sur les médias numériques, les pratiques culturelles et l’espace urbain. Au cours des dernières années, elle a travaillé comme coordinatrice dans divers collectifs citoyens et organisations culturelles.

 


  1. Voir en particulier la longue série d’articles écrits par Don Butler entre 2014 et 2015 dans le Ottawa Citizen.
  2. Eric Hobsbawm et Terence Ranger (dir.) The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
  3. « Déclaration du premier ministre du Canada à Toronto », 30 mai 2014. En ligne : http://pm.gc.ca/fra/nouvelles/2014/05/30/declaration-du-premier-ministre-du-canada-toronto. Consulté le 25 octobre 2015.
  4. Marcel  Fournier, Communisme et anticommunisme au Québec: 1920-1950, Québec, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1979. Voir aussi de Robert Comeau et Bernard Dionne, Le droit de se taire: histoire des communistes au Québec, de la Première Guerre mondiale à la Révolution tranquille, Montréal, VLB Éditeur, 1989.
  5. David Mackenzie, La peur du communisme au Canada, 1945-1957, Ottawa, Société historique du Canada, 2001.
  6. Ibid.
  7. Ibid.
  8. Don Butler, « How John Baird erased ‘totalitarian’ from the Victims of Communism Memorial, Ottawa Citizen », 24 mars 2015. En ligne : http://ottawacitizen.com/news/local-news/how-john-baird-erased-totalitarian-from-the-victims-of-communism-memorial. Consulté le 25 octobre 2015.