Le pilier central de la pyramide du Louvre : une destination sculpturale

Le musée du Louvre présente, jusqu’au 20 janvier 2014, une sculpture monumentale de Loris Gréaud. Comme Tony Cragg et Wim Delvoye avant lui, ce tout jeune artiste a bénéficié d’une commande exceptionnelle du Louvre qui, depuis 2011, réalise le projet de Pei de voir sous la pyramide une sculpture d’exception pour annoncer l’entrée du musée.

Conçue par Ieoh Ming Pei, la pyramide du Louvre identifie l’entrée principale du musée depuis bientôt un quart de siècle. Pour cette structure de verre, qui doit témoigner de la nouvelle modernité du musée, l’architecte sino-américain envisage l’installation d’une sculpture monumentale sur le pilier de maintien de la terrasse d’accueil. Les Chevaux de Marly sont l’objet de ses premières attentions, mais c’est à partir de la Victoire de Samothrace qu’il réalise ses dessins préparatoires.

L’installation du chef-d’oeuvre antique est naturellement jugée impossible par la direction des musées nationaux. Déçu, mais compréhensif, Pei choisit de faire appel aux conservateurs du Louvre pour obtenir leur avis sur la sculpture qui conviendrait le mieux. D’instinct, ceux-ci lui présentent des sculptures issues des collections du Louvre : un élément du portique d’Apadana de Suse (510 avant J.-C.), le Mercure de Pigalle (1753), le Mercure enlevant Psyché d’Adrian de Vries (1593) et la répétition du Génie de la Liberté d’Augustin Dumont réalisée en 1833. Mais aucune de ces oeuvres ne semble pouvoir tenir sur le pilier haut de plusieurs mètres. Informée du projet, une conservatrice du musée d’Orsay, Anne Pingeot, n’hésite pas à suggérer Le Penseur de Rodin, réalisé en 1882 dans sa version originale. Bien qu’elle ne reflète en rien les collections du Louvre, cette oeuvre, explique le directeur de l’époque, Michel Laclotte, avait toute sa pertinence : « La célèbre statue avait tenu une place spectaculaire dans l’espace public parisien devant le Panthéon de 1906 à 1922, date de son entrée au musée Rodin. Elle figurait devant la façade de plusieurs musées américains et témoignait ainsi du caractère universel du message de Rodin 1. »

Vue de l’extérieur du musée et de la terrasse d’accueil, l’oeuvre de l’auguste sculpteur comble toutes les espérances. En revanche, à partir du sol, l’effet se révèle désastreux. L’aspect du personnage assis rappelle que trop « les quolibets de certains caricaturistes ricanant de l’image scatologique que pouvait donner la création de Rodin 2. » Pour faire suite à cette contrariété visuelle, les conservateurs du Louvre suggèrent à Pei l’installation d’une copie de la partie supérieure de la Fontaine de Diane du château d’Anet (mi-16e siècle), puis du groupe de marbre de Pierre de Francqueville, Le temps enlevant la Vérité (fin 16e siècle). En vain.

Ces propositions malheureuses favorisent peu à peu l’idée d’une sculpture qui ferait écho au siècle dans lequel le Louvre évoluait. Les conservateurs pensent naturellement à une sculpture de Picasso. Mais parmi les maquettes proposées, aucune ne convient à l’architecte. Pontus Hulten, directeur du Musée national d’art moderne, suggère alors le grand Coq de Brancusi. Mais les suites données à cette proposition révèlent que l’exposition d’un simple tirage était contraire aux principes de l’artiste qui surveillait toutes ses fontes et travaillait les ciselures et la patine. C’est alors qu’en février 1987, on envisage de faire appel aux services de la Délégation aux arts plastiques pour commander ladite sculpture à un artiste vivant 3. Le recours à la commande publique est d’autant plus approprié que, le  projet d’extension du Louvre sur l’ensemble du Palais étant soumis à la règle du 1 % artistique, une part de son budget doit servir à la réalisation d’une ou plusieurs oeuvres d’art contemporaines. C’est Jean Tinguely, qui bénéficie du soutien de la DAP, qui l’invite à soumettre un projet, puis une maquette à partir de laquelle serait prise la décision finale. Remis en septembre, le projet de Tinguely est favorablement jugé, mais le mouvement rotatif de la double vrille verticale lutte avec celui de l’escalier à vis dressé par I.M. Pei tout à côté 4. Avec regret, il est décidé de ne pas aller plus en avant.

L’inauguration de la pyramide étant prévue pour le 4 mars 1988, il est d’avis de suspendre temporairement les recherches. Mais le choix d’une sculpture, voire d’un artiste, allait conserver toute sa complexité.

En 1999, un rapport sur les emplacements disponibles sur l’ensemble du musée pour accueillir de nouveaux décors témoigne de la décision de ne pas surmonter le pilier d’une sculpture contemporaine. L’emplacement est perçu trop significatif et spectaculaire pour un choix définitif. En 2004, cependant, la politique d’ouverture du Louvre en faveur de l’art contemporain est l’occasion de reconsidérer le projet de Pei. Désormais, avec le soutien de ses partenaires privés, le Louvre commande aux artistes invités à exposer quelques-unes de leurs oeuvres en contrepoints de celles du musée, une sculpture d’exception pour accueillir les visiteurs.

À la pyramide, véritable apport contemporain à l’architecture du palais du Louvre, répondent ainsi des sculptures inédites et révélatrices de l’inspiration qu’offrent encore les collections du Louvre. Celle de Loris Gréaud, c’est aussi la silhouette du Captif de Michel-Ange… Pei n’aurait pas osé l’imaginer !

 

Ariane Lemieux est titulaire d’une thèse de doctorat en Histoire et politique des musées et des institutions artistiques de l’Université de Paris 1. Elle s’intéresse tout particulièrement à l’évolution de l’offre culturelle dans l’enceinte du musée et du rapport triangulaire musée-public-artiste. Elle poursuit aujourd’hui un travail de chercheur indépendant et de rédaction en vue de la publication de sa thèse intitulée L’artiste et l’art contemporain au musée du Louvre des origines à nos jours. Une histoire d’expositions, de décors et de programmations culturelles.

 


  1. Michel Laclotte, « Une sculpture sous la pyramide ? », in La sculpture au XIXe siècle. Mélanges pour Anne Pingeot, Paris, Nicolas Chaudun, 2008.
  2. Michel Laclotte, « Une sculpture sous la pyramide ? », op. cit.
  3. La Délégation aux arts plastiques (DAP) est un ancien service du ministère français de la Culture chargé de la promotion de la création contemporaine. Elle a fusionné en 2010 avec la Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles pour former la Direction générale de la création artistique.
  4. Michel Laclotte, op. cit.