Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle

Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle. Montreuil, Éd. L’Échappée, 2013, 344 p.

Philosophe et historien des idées, Patrick Marcolini propose avec cet ouvrage sur le mouvement situationniste une analyse approfondie de son histoire intellectuelle qui s’est manifestée à la fin des années 1950, mais surtout durant les années 1960. Spontanément, on associe ce mouvement révolutionnaire à Guy Debord, mais parfois aussi à Raoul Vaneigen, certes moins connu, mais également un des penseurs de cette « philosophie » qui voulait réformer le politique en imaginant de nouveaux types d’action poétique. En plus d’analyser avec brio différents principes essentiels de ce mouvement dont les bases remontent au lettrisme d’Isidor Isou, l’auteur se permet de rappeler qu’à la suite de sa dissolution en 1972 celui-ci a considérablement imprégné diverses attitudes artistiques ou mouvements de contestations sociales encore d’actualité.

D’entrée de jeu, l’auteur souligne un paradoxe : alors que le mouvement situationniste devient une référence incontournable, très peu de gens peuvent se vanter d’avoir lu les textes de Debord ou de Vaneigen. Il importe donc pour Marcolini d’explorer dans une première partie la trajectoire de ce mouvement d’avant-garde. De chapitre en chapitre, il analysera le développement des principes fondateurs de la pensée situationniste. Il sera question de l’abolition de l’art et du désir de mettre fin à la représentation, mais aussi des notions de spectacle et de situation qui inciteront les situationnistes à promouvoir diverses stratégies tels le détournement, la dérive, le plagiat, etc. C’est que le situationnisme a pour but une nouvelle cartographie du territoire psychosocial rendant possibles de nouveaux modes de vie. Comme le souhaitait Lautréamont, la poésie doit désormais pouvoir être faite par tous. Mais cette nouvelle créativité qui devait affecter le comportement des individus au sein de leur communauté inclut d’emblée une politique. C’est pourquoi les situationnistes ont toujours eu des accointances avec les anarchos-communistes pour qui le marxisme n’a cure de l’idéologie d’une gauche aux visées totalitaires.

Le livre de Marcolini mérite aussi notre attention pour sa deuxième partie intitulée Circulations et qui s’intéresse à la période post-situationniste. Il y est donc question de la pensée des situationnistes au-delà de la dissolution du mouvement. Or, cela ne va pas sans entraîner des contradictions. Par exemple, dans le domaine de l’art, la fin du mouvement resurgit en de multiples manoeuvres artistiques ayant pour motif la critique des formes académiques de l’art. Aussi, sur le plan intellectuel, plusieurs penseurs vont puiser dans certains de leurs principes de sorte que la pensée situationniste va intégrer l’université et la critique institutionnalisée. Le phénomène de la contreculture trouvera aussi dans le mouvement situationniste de quoi s’inspirer. Enfin, leurs principes devront intéresser les mouvements anarchistes et altermondialistes. Contre les modes de vie que le capitalisme ou tout régime autoritaire font subir aux individus, le situationnisme avait beaucoup à offrir aux groupes militants, notamment les outils critiques nécessaires afin de mener leur combat de manière jusqu’ici inédite.

Toutefois, selon l’auteur, cette « tradition » situationniste n’est pas sans failles. L’assimilation de plusieurs de leurs idées fait que « le mouvement situationniste a été intégré aux mécanismes de la société du spectacle ». Cette tendance à la récupération se trouve notamment dans la « critique artiste » qui s’effectue au sein d’un nouvel esprit du capitalisme. C’est cette « compatibilité » entre les idées de ce mouvement et la logique culturelle du capitalisme tardif qui doit nous inciter à revenir à la source. Celle qui a donné le souffle à la volonté d’un refus du monde tel qu’il est et tel qu’il tend à devenir. Par contre, cela nous engage aussi et surtout à « une réforme de l’entendement situationniste ». Ce qui nous oblige, selon l’auteur, à revoir le concept même de révolution.

 

Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle. Montreuil, Éd. L’Échappée, 2013, 344 p.
Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle. Montreuil, Éd. L’Échappée, 2013, 344 p.