André-Louis Paré
N° 133 - Hiver 2024

Neurodiversité : reconnaître la différence

Développée à la fin des années 1990 par la psychologue et sociologue Judy Singer1, la notion de neurodiversité est associée à l’autisme et au mouvement de revendication pour les droits des personnes autistes; puis, elle s’est élargie à d’autres divergences cognitives telles que le TDAH, les troubles d’apprentissage (dyslexie, dyscalculie, dyspraxie, dysphasie), la douance, l’hypersensibilité, la synesthésie, la déficience intellectuelle, etc. Mais la littérature à ce sujet nous informe aussi que le mot neurodiversité renvoie à l’ensemble des profils cognitifs humains. Dès lors, il ne s’identifie pas uniquement aux personnes diagnostiquées neuroatypiques, mais à toutes les variations neurocognitives de l’espèce humaine. Comme le rappelle Juliette Speranza, la neurodiversité serait comparable à la biodiversité associée à la variété des formes de vie sur Terre2. Bien que cette comparaison à l’ensemble des êtres vivants et des écosystèmes puisse sembler utile à notre compréhension de la pluralité des différents profils cognitifs, cela ne doit pas nous faire oublier, comme le souhaite notamment Singer, que la neurodiversité ne s’avère pas un phénomène naturel en déclin comme nous pouvons le constater pour la biodiversité; bien au contraire, elle s’identifie aussi à un mouvement culturel qui milite en faveur de la différence et de la reconnaissance de cette différence.

En tant que mouvement, la neurodiversité suppose certes la pluralité neurocognitive des êtres humains, mais elle se définit d’abord par l’engagement en faveur d’une meilleure inclusion des attitudes comportementales qui ne correspondent pas à la neuronormativité. Il est compréhensible que des réactions peu appropriées soient fréquentes vis-à-vis des personnes considérées comme n’ayant pas les capacités de fonctionner selon les normes prescrites par la société. Ce fonctionnement différent de la norme dominante est souvent jugé comme une déficience menant à la neuroexclusion. Celle-ci engendre forcément de la discrimination que la philosophe Amandine Catala nomme « injustice épistémique », et qui se caractérise par le refus d’estimer l’expérience des individus neurodivergents comme pouvant générer de la connaissance3. Dans ce cas, les êtres à «l’esprit minorisé» sont indubitablement marginalisés, incompris et condamnés à leur univers mental inapte à réagir normalement en société. Devant cette injustice basée sur des préjugés et de l’incompréhension, le mouvement de la neurodiversité incite à un changement d’attitude face aux personnes neuroatypiques, que ce soit à l’école, au travail et dans la vie en général. La norme restera certes toujours la norme, mais celle-ci devrait pouvoir, autant que faire se peut, accueillir d’autres façons de penser, de raisonner, de réagir au monde ambiant. En incluant différents modes d’existence, la neurodiversité permet justement d’envisager l’intelligence de diverses manières à travers lesquelles le besoin de créer semble souvent se manifester. Mais pour ce faire, il ne peut être question d’imposer un mode d’existence en particulier, bien au contraire : « ce qui doit être soigné, c’est la relation entre les modes d’existence4 ».

Codirigés par Mélissa Sokoloff, art-thérapeute, les textes du dossier «Neurodiversité» se présentent sous deux aspects. D’une part, il y a ceux qui soulignent l’apport de certains organismes engagés dans le développement de l’autonomie des personnes neurodivergentes, notamment à partir de l’art-thérapie; d’autre part, il y a ceux qui offrent, par le biais d’entretiens ou de témoignages, les propos d’art-thérapeutes ou d’artistes autistes. À cet effet, Mélissa Sokoloff propose une conversation avec Joelle Coriolan portant sur l’importance de l’expression artistique dans le cadre de l’art-thérapie. La pratique du dessin lui a en effet permis d’instaurer un espace de création à partir duquel s’est affirmée son identité atypique. La contribution d’Hélène Arsenault et de Rachel Chainey s’attarde sur les Ruches d’art, un organisme qui considère le potentiel créatif de chaque personne. Leur texte nous renseigne sur les principes qui sous-tendent cette organisation basée essentiellement sur la valorisation de l’inclusion. Les activités de création qu’elle propose favorisent des pratiques participatives qui misent sur le dialogue et l’écoute en vue de créer un esprit communautaire.

D’autres organismes tels Creative Growth, aux États-Unis, ou Hart Club et Project Art Works, en Grande-Bretagne, accompagnent, quant à eux, des personnes autistes afin de développer, dans les meilleures conditions possibles, leur intérêt pour les arts visuels. Ces organisations, dont nous fait part Cristina Moraru, dans son texte, proposent à leurs membres un milieu de vie permettant des échanges, des visites d’ateliers, mais aussi des expositions qui renforcent le besoin d’une vie sociale accomplie. Grâce à leur soutien, chaque artiste se sent appartenir à un environnement favorable à son désir de créer. Ces organisations considèrent d’ailleurs que le champ de l’art contemporain gagne à devenir plus inclusif. Si l’on se fie au collectif Project Art Works, sélectionné pour le prestigieux Prix Turner, en 2021, et invité à la récente documenta 15 (Cassel), cet aspect semble porter fruit. De son côté, l’organisation suisse Mir’arts a sensiblement le même mandat en promouvant des artistes en situation de handicap. Dans son texte, Teresa Maranzano, responsable du programme Mir’arts, consacre son analyse aux œuvres de trois artistes, dont deux sont soutenus par cette association. À travers cette analyse, l’autrice montre en quoi l’expression artistique permet d’expérimenter une sensibilisation au milieu dès lors que « l’environnement est stimulant et bienveillant ».

Les autres textes de ce dossier donnent la parole à des artistes qui affichent ouvertement leur spécificité cognitive tout en souhaitant briser les tabous qui persistent autour de la neurodiversité. Émilie Léger, illustratrice et photographe, s’est confiée à Véronique Lagrange qui rappelle, dans son texte, l’importance de son environnement dans le parcours de l’artiste et le plaisir que celle-ci a d’occuper désormais un espace de vie essentiel à son équilibre. Dans son entretien avec Manel Benchabane, l’artiste Célia Beauchesne raconte principalement son attrait pour le travail manuel, notamment son intérêt pour le dessin. Il est aussi question de l’artisanat et du travail à répétition qui lui apparait en étroite relation avec la situation autiste. Comme pour l’entretien avec Beauchesne, le propos de l’artiste Laurence Pilon, qui s’est entretenue avec Aseman Sabet, met en valeur son parcours et les défis qu’occasionne l’expérience d’une artiste neuroatypique. Cet entretien nous éclaire également sur la situation des artistes évoluant au sein d’un milieu de l’art peu adapté aux besoins des autistes, que ce soit du côté des organismes subventionnaires, des galeries, voire des centres d’artistes. Dans la section «Essai », l’artiste Map nous livre un texte manifeste posant un regard critique sur « l’autorité occidentale médicale» à propos de l’autisme. Il est aussi question de son parcours personnel d’artiste non-binaire queer l’ayant mené·e à un épuisement chronique relativement aux multiples défis que doit surmonter une personne autiste désirant s’insérer dans le milieu des arts visuels. D’ailleurs, comme l’inclusion institutionnelle en rapport à la diversité est loin d’être accomplie et en attendant que le slogan « rien sur nous sans nous » puisse devenir réalité, Map nous confie que pour « être et faire en paix», iel a préféré fonder un centre autogéré du nom de DC-Art Indisciplinaire.

Parallèlement à ce dossier, nous publions, dans la section «Événements », les textes de Jean-Michel Quirion sur la Biennale nationale de sculpture contemporaine (Trois-Rivières), et de Pierre Arese sur documenta 15 (Cassel). De plus, la section «Comptes rendus » comprend, dans cette édition, neuf textes portant sur des expositions récentes présentées au Québec, au Canada, mais aussi en Europe. Enfin, la revue ESPACE continue de vous faire découvrir, dans sa section «Livres/Ouvrages reçus », des titres nouvellement publiés ayant retenu son attention.


1 Judy Singer, Neurodiversity: The Birth of an Idea, Kentucky, Lexington, 2017.
2 Juliette Speranza, « Le concept de neurodiversité peut-il révolutionner l’école? », Rhizome, vol. 4, n° 78, 2020, p. 6-7. [En ligne] : bit.ly/3G7xS83.
3 Voir à ce sujet Amandine Catala, actualité UQAM, 2021. [En ligne] : bit.ly/3Wuvb7C.
4 Erin Manning et al., «Vivre dans un monde de textures. Reconnaître la neurodiversité», Chimères, vol. 3, no 78, 2012, p. 101-112. [En ligne] : bit.ly/3jH8uPe.