Lorraine Simms, Terre obscure

Prix Jean-Pierre-Latour 2022

Créé en 2006 par l’École multidisciplinaire de l’image (ÉMI) et le Syndicat des chargé.e.s de cours de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), ce prix annuel, en mémoire du regretté Jean-Pierre Latour (1951-2005) et auquel la revue ESPACE art actuel contribue, vise à encourager, chez les étudiant.e.s inscrits dans un programme de l’ÉMI, le développement d’une pensée critique par la rédaction d’un texte rattaché aux pratiques des arts et de la muséologie. Deux prix, respectivement décernés au premier cycle et aux cycles supérieurs, ont été décernés cette année. Le texte « Lorraine Simms, Terre obscure » de Gabrielle Lalonde est lauréat au premier cycle.

 

Lorraine Simms, Terre obscure

Gabrielle Lalonde

Musée canadien de la nature
Ottawa
10 décembre 2021 –
5 septembre 2022

 

Quinze œuvres d’art fantomatiques. Quinze spécimens naturels en danger. Quinze ombres sans leur référent. Ce sont ces 15 dessins abstraits, créés par l’artiste montréalaise Lorraine Simms, qui sont actuellement exposés au Musée canadien de la nature (MCN). L’artiste propose un monde où spécimens naturels et art contemporain se rejoignent pour offrir une toute nouvelle perspective sur des enjeux environnementaux clés. Les dessins de Lorraine Simms, qui portent tous sur des animaux vulnérables ou en danger, proposent une image différente sur les espèces animales présentées au musée. L’artiste crée ces dessins d’ombres et les expose sans leurs référents afin de confronter le visiteur à l’idée de la disparition progressive de la nature.

En regardant les œuvres, il est possible de s’imaginer la vie des animaux en danger, mais ceux-ci ne sont plus présents; tout ce qui reste de leur passage, c’est une ombre. Pour le MCN, cette exposition est une bonne occasion d’illustrer cette situation d’une manière complètement différente qui pourrait potentiellement sensibiliser davantage les visiteurs. D’ailleurs, ce musée est reconnu pour être un endroit que les enfants apprécient, particulièrement pour l’interactivité des expositions, car les efforts qui y sont déployés sont propices au partage des connaissances, cette fois-ci, tant naturelles qu’artistiques.

À première vue, l’exposition temporaire Terre obscure détonne en tout point avec l’expographie proposée dans les galeries permanentes du MCN. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur de la salle que le visiteur se laisse transporter dans un monde différent du musée, un monde avec des couleurs sobres et une atmosphère calme. En effet, arrivés au troisième étage du musée, les visiteurs ayant expérimenté les galeries permanentes colorées et abondantes d’informations sont alors stupéfaits par la simplicité de Terre obscure ainsi que par l’absence de spécimens naturels dans cette exposition. Pour ce faire, les 15 dessins de Lorraine Simms, réalisés aux crayons de graphite ou Conté, sont exposés de manière à combler à la perfection l’espace en ne dépassant pas quatre tableaux par mur et laissant libre choix de trajet du visiteur. La salle est suffisamment éclairée, mais l’orientation de la lumière crée des ombres bien calculées sur les murs et autour des œuvres, ajoutant un effet fantomatique à l’exposition.

Chaque œuvre porte comme titre le nom latin scientifique du spécimen en question, permettant alors de conserver un lien entre l’abstrait et le concret. Les cartels qui accompagnent les œuvres participent d’ailleurs à l’exposition en offrant de l’information pertinente sur cet animal en danger ou vulnérable. Un écran tactile est à la disposition des visiteurs afin d’expliquer le processus de l’artiste ainsi que sa visée. L’œuvre la plus connue de l’exposition de Simms, Phasianus colchirus (2018) : ce dessin d’ombres d’oiseaux insiste alors sur l’absence des spécimens référents sur cette terre où il ne reste que des ombres qui dansent et s’envolent. Quelques œuvres sont rehaussées à l’aide de panneaux muraux de dimension supérieure qui les encadrent, mettant en valeur certains dessins spécifiques, tels que Monodon monoceros (2021), Elaphurus Davidianus (2021) ou Eubaleana glacialis (2019). Cette salle d’exposition, qui sert d’intermédiaire entre le hall et la Galerie des oiseaux, laisse place à un univers créatif, à une parenthèse importante dans le discours du musée, à une expérience artistique hors du commun. Par ailleurs, le MCN a su partager le processus artistique de Lorraine Simms en intégrant les visiteurs à même la pratique de l’artiste. Une activité de médiation est installée dans le Salon Hatch, une pièce voisine de l’exposition, où les enfants comme les grands peuvent expérimenter à leur tour la création de dessin d’ombres à l’aide de différents spécimens naturels. En effet, cet atelier créatif permett non seulement de faire participer les visiteurs, de les faire interagir avec des os d’animaux, mais aussi de les initier à des techniques d’art. Cette interaction avec les spécimens vient sensibiliser les visiteurs d’une manière comparable à l’expérience de l’artiste. « Lors de mes recherches en dessin, dit-elle, la vulnérabilité des spécimens m’a surprise. Je n’étais pas préparée à éprouver de tels sentiments d’amour, de sympathie, de respect ou d’émerveillement. » Ce témoignage est d’ailleurs partagé sur l’un des murs de la salle d’exposition. Bref, l’exposition Terre obscure offre un espace de réflexion où l’activité de médiation permet de transformer l’expérience de la visite en pratique artistique.

Pour cette exposition, le musée a su mettre en place des outils qui assurent une bonne compréhension des enjeux naturels véhiculés par l’art de Lorraine Simms. Comme mentionné plus haut, Terre obscure est un ajout temporaire de grande valeur au musée. Cette exposition offre une nouvelle perspective dans une atmosphère fantomatique propice à l’imagination des visiteurs. L’artiste réussit avec brio à capturer l’esprit des animaux; les dangers de l’extinction sont beaucoup plus frappants lorsque le visiteur fait face au silence et à l’absence qui règnent dans l’exposition. Bref, les œuvres de Lorraine Simms s’avèrent éloquentes; ses dessins grandioses et impressionnants soulignent la puissance de l’art et, de ce fait même, de son processus artistique. Tout compte fait, Terre obscure présente en effet 15 œuvres d’art, une artiste, une nouvelle perspective, mais aussi une réflexion sur la nature éphémère de la vie.

__________________________

Originaire de l’Outaouais, Gabrielle Lalonde est étudiante au baccalauréat en muséologie et patrimoines de l’Université du Québec en Outaouais. Elle est passionnée de littérature et cultive, dès son jeune âge, un intérêt pour le théâtre et l’art en général. Son talent, sa créativité et son ardeur sont reconnus et lui méritent une mention d’honneur pour son diplôme collégial en littérature. Tout récemment, elle a été nommée l’une des deux lauréates du prix Jean-Pierre-Latour 2022.