Denis Rousseau: de l’infiniment petit, de l’infiniment grand

Depuis quelques années, vous exposez des installations cinétiques où des formes biomorphiques, le plus souvent souples et sinueuses, s’agitent dans l’espace, évoquant tour à tour les thèmes de la naissance et de la mort, ceux encore du sacré ou de la sexualité. Gorganciel, votre dernière exposition à la Galerie Joyce Yahouda 1, se présentait d’une manière différente, notamment du fait du mouvement dans les sculptures qui était cette fois suggéré, au lieu d’être produit à l’aide de moteurs. Peut-on parler de « rupture » dans votre travail ?

Denis Rousseau : L’expression du mouvement dans mes sculptures s’appuie sur l’utilisation de toutes sortes de moyens tels que la lumière, le son, les articulations mécaniques et électroniques. Cette approche est arrivée dans ma pratique il y a plus de trente ans et me permet de rendre à ma façon l’idée du vivant, du monde. L’esthétique des formes sinueuses ou allongées renforce cette intention.

Dans mes oeuvres cinétiques interactives, je cherche à aller à la rencontre du spectateur et à susciter sa réaction immédiate. Avec le mouvement suggéré, le rythme lent et les effets d’apesanteur utilisés dans Gorganciel, le spectateur doit plutôt aller vers l’oeuvre, en ressentir le mouvement, et l’interpréter. La communication avec le public prend donc plusieurs formes ou obéit à différentes stratégies. Toutefois, les moteurs et les capteurs de mouvement pourront revenir dans la réalisation de mes futurs projets.

Dans cette récente exposition, j’ai voulu proposer une contemplation de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, un univers sensoriel au-delà de nos frontières perceptives habituelles, un voyage dans la légèreté où l’horizon se fond dans l’infini. Je ne crois pas qu’il y ait rupture dans mon travail, mais plutôt la poursuite d’un cheminement amorcé il y a plusieurs années. Si l’on se reporte à des oeuvres réalisées précédemment et que l’on peut revoir sur mon site (www.denisrousseau.com), on constatera que ces préoccupations étaient présentes dans des oeuvres telles que Nocturne (1992), Diurne (1993), Sondes (1994) ou encore Être (2005). Cette dernière s’accompagne d’une vidéo dans laquelle le traitement du mouvement, de l’espace et de l’image rejoint nettement l’esprit de l’exposition Gorganciel.

 

À cet égard, que signifie le terme  Gorganciel ?

J’ai choisi ce titre par amour pour la richesse, la souplesse, les nuances, les colorations de la langue française, pour les jeux, l’inventivité et les niveaux de lecture qu’elle peut offrir. Il m’est souvent arrivé de créer des néologismes ou des mots-valises pour désigner les enjeux dont je traite dans mes oeuvres ou pour choisir des titres d’expositions, soit pour suggérer un sens, soit encore pour inviter les spectateurs sur la voie de l’imaginaire et de l’intrigue. Par exemple, l’installation intitulée Œuvre politique sans titre, que j’ai réalisée en 1985, comporte deux éléments interreliés : le premier est une photographie grand format, présentée dans un lourd cadre de type muséal, représentant la nageoire caudale ouverte en éventail d’une baleine plongeant vers les profondeurs de la mer ; le deuxième élément consiste en un petit cadre éclairé dans lequel on peut lire les mots Cétacé clair. Au spectateur de tirer ses propres interprétations. Il y en a quelques-unes, n’est-ce pas ? Il lui faut cependant être attentif et bien vouloir se prêter au jeu de l’observation, de la fouille, de la mise à jour des différentes couches de sens ou du décryptage avec ses propres références.

Mes oeuvres traitent de plusieurs thèmes, dont celui de la quête identitaire, et peuvent être qualifiées de travail engagé. Il y a quelques années, lors d’une collaboration avec une commissaire pour attribuer un titre à une exposition que nous avions montée ensemble, nous avons opté pour Langagement qui a été créé par la contraction des termes « langage » et « engagement ». Dans le même ordre d’idées, mais sur un autre plan, j’ai souvent utilisé la langue comme objet physique ou élément sculptural.

Il faut aussi mentionner que l’artiste visuel Marcel Duchamp m’a marqué par les jeux qu’il a pratiqués avec la langue française avec ses oeuvres telles que LHOOQ ou encore Rrose Sélavy.

Gorganciel provient de la contraction de deux mots, soit Gorgones, le titre de l’une des sculptures représentant trois méduses, et « ciel » qui fait référence à l’oeuvre murale intitulée La Nébuleuse des tripodes, qui suggère une inversion des couleurs du ciel. Le néologisme Gorganciel se veut une invitation à vivre l’imaginaire du monde inventé pour cette exposition.

J’ajouterai qu’il y a aussi en filigrane un clin d’oeil au professeur François Rabelais de l’Université de Montpellier pour son oeuvre Gargantua et Pantagruel. Rabelais est à mes yeux un grand personnage de la littérature française, à la verve lexicale riche, imaginative et souvent crue, qui ne faisait pas dans le dogme ni dans la censure et qui appréciait la culture populaire. La consonance du mot résultant d’une contraction des deux mots Gargan(tua) et (Panta)gruel s’apparente à Gorganciel. Rappelons que l’oeuvre de Rabelais traite du monde du gigantisme et de celui du très petit. Donc, mon hommage à Rabelais se situe tant sur le plan du titre de mon exposition que sur celui d’un aspect de son contenu.

 

Votre exposition regroupe des sculptures et des photographies. Qu’en est-il des unes et des autres, et des liens qui se tissent entre elles ?

Mes sculptures explorent l’espace, les formes, les textures, le mouvement et portent sur des thèmes choisis. La photographie a toujours fait partie intégrante de ma démarche artistique, mais mon rapport à ce médium s’est transformé au fil des ans. La sculpture prend du temps, alors que la photo offre l’instantanéité et, par conséquent, l’émerveillement survient à un moment différent. Comme je l’ai déjà mentionné dans un entretien publié dans un opuscule portant sur une de mes expositions tenue à la galerie Dazibao 2 au milieu des années 1990, la photographie, c’est un peu le dessin de la sculpture. La rapidité et l’efficacité des essais photographiques me permettent d’explorer l’espace, et j’en suis venu à vouloir établir un dialogue entre ces deux médiums.

C’est au moyen de la photographie que je suis arrivé à la sculpture, mais je ne l’ai jamais délaissée. Plutôt, je visais à travailler l’image de façon à éclater sa composition afin de sortir du cadre. Graduellement, je me suis dirigé vers le tridimensionnel par l’utilisation du bas-relief. Je suis passé de la création d’images photographiques proprement dites à leur impression sur des objets, des formes ou des matériaux tels que le contreplaqué. Puis, j’ai voulu utiliser l’image photographique provenant de la vidéo en me servant du pointillisme des pixels. Cette démarche m’a amené à utiliser des photographies mises en relation avec des sculptures dans l’espace ou l’environnement et à suggérer des rapports de sens, de lecture, qui sont également appuyés par le titre des oeuvres. Présentement, j’ai recours à des outils tels que les scanners comme appareils de prise de vue afin de décortiquer et de magnifier des sujets, d’aller vers l’invisible des objets, vers la structure ou la composition interne des volumes sculpturaux, au-delà de leur surface, de leur enveloppe.

Les oeuvres photographiques de l’exposition Gorganciel  posent un regard sur la représentation physique des matériaux utilisés, et même sur la réaction chimique créée lors de la réalisation des sculptures. Elles proviennent des objets que je moule et qui servent de prémisses ou de déclencheurs à mes grands projets. Ces images évoquent à la fois ce qui est loin de nous et ce qui est très près, qu’il s’agisse d’éléments monocellulaires, de virus, de météorites ou de matières minérales vitrifiées par une chaleur excessive. Elles nous révèlent ce qui est invisible à l’oeil nu. Il en surgit des paysages insolites, des zones cristallisées ou spongieuses, des mondes inventés ou cachés, comme ceux que nous font connaître les recherches des nanophysiciens ou des microbiologistes. Mais surtout, ils nous transportent dans des lieux de profondeur ou dans des espaces, petits et grands.

 

Pour tout créateur, une exposition solo constitue un événement d’importance, un point déterminant dans sa démarche artistique. Si, comme vous le précisiez plus haut, Gorganciel ne marque pas tant une rupture que la poursuite d’un cheminement, peut-on dire qu’elle vous a également permis d’entrouvrir de nouvelles pistes pour le travail à venir ? Quel sera ce travail à venir ?

À la fin d’une exposition, j’éprouve des sentiments mitigés. Il y a avant tout le plaisir d’avoir pu présenter mes dernières oeuvres, de pouvoir dire ce que j’ai à dire, de communiquer avec le public, d’échanger. Puis, je reviens dans mon atelier, les oeuvres reviennent elles aussi, il faut réorganiser l’entrepôt, faire le ménage des lieux et des idées. Je vis alors une période de transition. Pendant quelques semaines, je fais le vide, je m’adonne à d’autres activités. J’ai besoin d’une période de réflexion afin de pouvoir continuer. Quand je reprends le processus de création, je jette un regard sur les pistes mises de côté temporairement et je fais un choix final, je les retiens ou je les abandonne. Mais je ne travaille pas à partir d’un plan ou d’une maquette, j’explore d’autres sentiers, l’inconnu, je mets la main à la pâte et c’est ainsi que les oeuvres prennent forme. Il y a actuellement des pistes qui s’ouvrent, mais apporteront-elles des oeuvres, je n’en sais rien. Ça se passe dans l’atelier en tirant profit des acquis, de l’instinct et des hasards. Quand on explore, qu’on cherche, on ne peut présumer de ce qu’on trouvera. Mais j’aspire à trouver. À ce jour, la vie a été généreuse avec moi, puisqu’elle m’a permis de cheminer dans ma passion en surmontant les angoisses de l’artiste.

 


  1. L’exposition Gorganciel s’est tenue du 21 février au 30 mars 2013.
  2. Johnstone, Leslie, Denis Rousseau-Cabrials (opuscule), Dazibao, centre de photographies actuelles, Montréal, Québec, 1996.