FIMAV 2022 : installations sonores dans l’espace public

Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville
Centre-Ville de Victoriaville
Centre d’art Jacques-et-Michel-Auger
Bibliothèque Charles-Édouard Mailhot
16 mai –
22 mai 2022

 

Depuis 2011, Érick d’Orion est commissaire du parcours d’installations du Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville, le FIMAV, qui en était à sa 38e édition cette année. Lui-même artiste interdisciplinaire de l’audio, d’Orion a cette double sensibilité et ce regard oblique qui est celui de l’intérieur et de l’extérieur de la pratique — sensibilité et regard qui viennent avec une compréhension pointue de ce qu’implique la complexité de créer ce type d’œuvres où le son occupe un espace privilégié. Rassemblées pour leur résonance avec les thèmes de la nature et de la désuétude technologique, neuf œuvres sélectionnées et créées tout spécialement pour l’événement, en mode in situ pour la plupart, ont été proposées au public sur une courte durée de six jours.

Lié à une ou plusieurs sources — et dans tous les cas, contextuel —, le son existe en relation avec son environnement et les éléments qui y cohabitent. De Léa Boudreau et Étienne Legast, Dyschronie — terme signifiant un trouble de la perception temporelle et chronologique — s’inscrit dans cette tradition d’œuvres sonores qui activent le lieu. Présentée sur le dispositif ESSAIM, développé par Audiotopie — un ensemble d’enceintes acoustiques interactives —, la composition multiphonique proposée se fond littéralement dans le paysage en y intégrant une forme de mimésis sonore. Or ici, en écho à la détresse environnementale à laquelle nous sommes désormais tristement habitués, la présence sonore se dégrade avec constance, générant une expérience d’écoute caractérisée par un certain désordre entropique.

Pouvant être un vecteur de désordre, le vent est l’un de ces éléments de la nature que l’on tend à redouter. Les œuvres de Joël Lavoie, Caroline Gagné, de même que certaines pièces de l’exposition de Patrick Bergeron — présentées au Centre d’art Jacques-et-Michel-Auger — ont pour composante ou motif le mouvement éolien. L’installation De face, de Joël Lavoie, utilise la captation du vent comme moteur d’une transmission vibratoire, transférée vers un « boisé » minimaliste de matériaux bruts. Il s’agit, ici, de ressentir davantage le son que de l’entendre : les pièces de bois devenant des éléments permettant au corps de capter la résonance induite par la vélocité du vent. Semblablement, Saule fragile, de Caroline Gagné, utilise une application pour iPhone — conceptualisée par l’artiste — afin de capter les vibrations de l’environnement immédiat, générées notamment par le vent. Ces vibrations sont ensuite converties en données puis retransmises vers d’autres dispositifs écraniques placés à l’intérieur d’une petite serre. Ce data devient à nouveau du vent, animant le feuillage d’arbres préalablement filmés. Si le vent de Caroline Gagné provient de l’environnement réel avant d’être numériquement reconvertit, celui de l’œuvre Une histoire de vent…, de Patrick Bergeron, — l’une des pièces de l’exposition Souvenirs ébroués — est un vent suggéré par le mouvement circulaire d’écrans sur lesquels l’image d’un paysage s’y trouve, pour ainsi dire, étourdie. Cette rotation active ensuite un orgue à vent jouant une note dont l’amplification est corrélative à la vitesse du mécanisme.

Ces interrelations, réelles ou suggérées, entre la nature et la technologie, fonctionnent comme des constats de cette proximité devenue notre nouvelle normalité. Pairage longtemps perçu comme antagoniste avec, d’une part, le vivant et sa réalité organique, puis, d’autre part, son imitation par la machine et sa « nature » mécanique ou numérique, le couple nature/technologie s’est déplacé de cette dualité initiale : un dialogue discontinu, mais ponctuel, tend à créer de nouveaux objets qui attestent de cette relation. Le songe d’artisan, une œuvre de poésie générative, issue d’une collaboration entre Fortner Anderson, Geneviève Letarte, James Schidlowsky et Alexandre St-Onge, est — comme l’indique le texte de présentation — une « machine à produire des sonnets » calquant son style sur le célèbre poème d’Émile Nelligan intitulé Rêve d’artiste. La virtuosité des algorithmes et leur capacité d’émulation d’un certain niveau d’intelligence tendent à dissoudre nos réflexes de distinction entre le vivant et l’inerte. Comme si se soulevait une pellicule perceptive, permettant de poser un regard complètement autre sur l’altérité que constitue la nature du numérique.

La désorganisation entropique précédemment mentionnée n’appartient pas qu’au règne du vivant et de la nature, c’est également une règle solidement intégrée à la trame temporelle du monde matériel. C’est d’ailleurs ce que nous disent les œuvres de Pascale Leblanc Lavigne. Intitulées Les fours à micro-ondes sont-ils bannis en Russie ? et Les belles tuiles à plafond, ces installations sonores sont respectivement activées par le fonctionnement en continu de fours à micro-ondes qui surchauffent et surcuisent des plats surgelés, et par une mise en mouvement motorisé, chaotique et aléatoire de matériaux — des panneaux de plafond suspendu et de faux néons — dont la détérioration graduelle se trouve sonorisée. Températures, de Anne-F Jacques, est aussi une installation sonore constituée de matériaux bruts ou bricolés servant de caisses de résonance à des clignotants d’autobus. Ces derniers sont activés par de la chaleur électrique que distribuent des thermostats domestiques. La fluctuation de l’ensoleillement sur ces dispositifs vient aussi modifier les séquences sonores émises par cet ensemble.

Toutefois, l’énergie — solaire ou autre — ne fait pas que se dégrader, elle tend aussi à se transférer. Présenté dans la salle d’exposition de la Bibliothèque Charles-Édouard Mailhot, L’étang de vibrations (2022, Victoriaville), de Marie-Douce St-Jacques, est une installation sonore constituée d’une boucle audio d’une quinzaine de minutes qui alterne d’un « étang » à l’autre, c’est-à-dire deux larges surfaces circulaires constituées de 150 feuilles imprimées au risographe et dont l’effet optique — un enchaînement de dégradés bleu-rose — évoque, telle une partition, le rythme et la fluctuation de la composition elle-même. Le passage de cette pièce sonore, d’un étang vers l’autre, en un mouvement à la fois récursif et infini, est à l’image de cette danse entropique entre nature et technologie : dynamique réciproque d’altération et de transformation.


Commissaire indépendante et autrice, Nathalie Bachand s’intéresse aux enjeux du numérique et à ses conditions d’émergence dans l’art contemporain. Auparavant responsable du développement pour ELEKTRA-BIAN (2006-2016), elle est actuellement codirectrice artistique pour Sporobole.