Entretien avec Julie Tremble

Cet entretien avec JULIE TREMBLE nous a été accordé à l’occasion de notre campagne de financement pour laquelle une oeuvre de l’artiste est mise en vente dans la section Œuvres.


La série intitulée Les nébuleuses ne sont plus ce qu’elles étaient (2018) en est une d’images produite à partir d’observations faites par l’astronome américain Edwin Hubble (1889-1953) qui est à l’origine de l’hypothèse de l’expansion de l’Univers. Pouvez-vous nous expliquer comment s’est développé ce projet ?

Pour la création de l’installation La capacité du télescope à choisir parmi les modèles de l’univers, je me suis intéressée à l’histoire de l’astronomie au 20e siècle et plus particulièrement à sa représentation dans différents registres de discours. J’ai travaillé avec des animations que j’ai réalisées de même qu’avec des images trouvées (articles scientifiques, documentaires, archives, cinéma). Les nébuleuses ne sont plus ce qu’elles étaient a été réalisée à partir de photographies qu’Edwin Hubble a prises et qui illustraient son article Extra-Galactical Nebulae (The Astrophysical Journal, 1926) dans lequel il démontre que l’univers est en expansion en démontrant, par la spectroscopie, le phénomène de décalage vers le rouge de la lumière. Le titre de l’œuvre réfère au fait que ces objets célestes, qu’on croyait jusque-là être des étoiles, étaient en fait des galaxies, et que la Voie lactée n’était pas la seule galaxie de l’univers. Ceci changeait radicalement la perception de ce dernier. (Dans un même ordre d’idée, on conçoit de plus en plus que l’univers n’est pas unique et que nous sommes sans doute davantage dans un multivers.) On nommait ces étoiles des « nébuleuses », car elles apparaissaient floues dans les télescopes. Aujourd’hui, le terme « nébuleuse » est toujours employé, mais renvoie à un objet céleste spécifique – amas de gaz où se forment les étoiles. Les filtres de couleurs que j’ai apposés aux images sont inspirés de la spectroscopie. Le filtre de couleur varie selon la distance de la galaxie par rapport à la Terre – le rouge étant le plus éloigné.

Ce n’est pas la première fois que les découvertes scientifiques, principalement dans le domaine de l’astronomie, attirent votre attention. En 2016, à la galerie B-312, vous présentiez une installation vidéo ayant pour titre La capacité du télescope à choisir parmi les modèles de l’univers. En tant qu’artiste, quelle intention poursuivez-vous en puisant dans les images que nous procure aujourd’hui l’exploration spatiale ?

Je m’intéresse, depuis quelques années, plus particulièrement à la question de la représentation en astronomie. À partir de différentes sources : articles scientifiques, documentaires de vulgarisation, films, simulations numériques, documents de communication des agences spatiales, etc. Je produis des vidéos et des animations où s’entremêlent les techniques du documentaire et de la science-fiction. Par cette recherche formelle, j’examine les codes utilisés pour aborder les objets et les phénomènes astronomiques dans différents registres langagiers et la manière dont nous construisons ces objets, qui nous sont invisibles, par l’image. À travers ce corpus, je m’intéresse incidemment à la construction et à la diffusion du savoir dans la société contemporaine, et à la délicate articulation des concepts de science et de vérité. Cette investigation m’apparaît particulièrement intéressante en astronomie dans la mesure où la médiation y intervient de manière importante. Les observations sont faites par des appareils très sophistiqués et les calculs et simulations par des ordinateurs de haut niveau. Les « photographies » de ces objets sont des compositions numériques élaborées à partir de nombreuses sources dont chacune fournit un fragment d’information. Elles sont produites suivant un système de référence qui permet la transmission d’informations aux scientifiques qui en connaissent le code. À ce sens, caché pour la majorité des personnes, s’ajoutent des qualités esthétiques qui confèrent à ces images un fort pouvoir de séduction et favorisent leur circulation au-delà du cercle scientifique. L’articulation de ces deux fonctions de l’image m’apparaît comme un sujet d’exploration fécond.

Récemment, vous participiez à une exposition collective intitulée Parallax-e présentée à la Galerie Foreman de l’Université Bishop (Sherbrooke). La commissaire et directrice de la galerie, Gentiane Bélanger, a choisi d’y présenter une vidéo de 2014 intitulée Météore Apocalypse. Comme le nom de cette œuvre l’indique, elle réfère à des images d’accidents où la Terre, comme astre céleste, pourrait être frappée par des météores. Votre œuvre se veut-elle alarmiste ?

Non pas du tout; c’est, au contraire, une comédie. La vidéo est composée d’échantillons de films-catastrophes, de documentaires alarmistes, d’archives et de représentations scientifiques, expliquant la menace que poserait à l’humanité un corps céleste se dirigeant droit sur la Terre. Produits entre 1927 et 2016, les films et les documentaires partagent des structures narratives, des stratégies de montage et des symboles communs tout en présentant des tendances graphiques et esthétiques propres au temps de leur production. À la fois mixage et récit, la vidéo mime la structure narrative des documents sources pour mettre en lumière la manière dont, dans la culture populaire, on illustre ce phénomène naturel à travers des métaphores, des comparaisons et un champ lexical récurrents auxquels s’ajoute invariablement une bonne dose de musique dramatique.

Pour mettre de l’avant cette structure et en examiner les codes, j’ai identifié et classé les différents types de plans qui revenaient variablement dans les documents sources et je les ai cumulés dans un montage visuel qui respecte la courbe narrative des films-catastrophes et des documentaires alarmistes. La vidéo est ainsi comme un catalogue d’images types. J’ai jouxté aux images trouvées des images que j’ai moi-même réalisées pour d’autres vidéos. Cette approche est un clin d’œil au fait que les mêmes animations sont souvent utilisées dans plusieurs documentaires, sans doute par souci d’économie. Je considère également que, par mon propre travail, je contribue à la prolifération d’images clichées de l’espace.

J’ai, de plus, fait ressortir les métaphores récurrentes par lesquelles sont prêtées aux météores et autres corps célestes des intentions malveillantes envers l’humanité. Des expressions telles « les monstres de l’espace » ou « la colère des astéroïdes » impliquent une conception manichéenne de l’univers où l’humain occuperait une place centrale. J’ai voulu souligner le ridicule de telles propositions par l’accumulation. Les titres par lesquels j’ai distingué les différents chapitres visent précisément à mettre cet aspect humoristique de l’avant. En somme, Météore Apocalypse III peut-être vu comme un condensé de films catastrophe, à la seule différence que Bruce Willis ne sauve pas la mise par son sacrifice et que la Terre explose.

J’aimerais, par ailleurs, souligner que si la trame sonore date bien de 2014, le montage image fut réalisé en 2017-2018 pour l’exposition Parallax-e.

Vous vous moquez, avec raison, de plusieurs films de science-fiction sinon de documentaires qui, comme vous le dites si bien, « impliquent une conception manichéenne de l’univers où l’humain occuperait une place centrale », mais pour ce faire, vous employez l’expression artistique. Toutefois, même si l’expression artistique s’appuie, comme vous le faites, sur des données scientifiques, celle-ci ne vise pas les mêmes objectifs. À cet effet, croyez-vous que, malgré ces écarts entre la science et l’art, des rapprochements dans le domaine de la connaissance sont à faire ?

On parle énormément, en ce moment, de la relation art-science qui est un sujet qui m’intéresse depuis plusieurs années. De fait, mon mémoire de maîtrise examine précisément la relation entre l’art et la connaissance.

L’art, comme la science, modifie l’usage de nos systèmes symboliques et, de là, modifie le monde. Notre lecture de ce dernier dépend en effet de la manière dont on comprend les relations entre ses parties, et c’est précisément ces relations qu’explorent à la fois l’art et la science. Il s’agit, dans les deux cas, d’un exercice intellectuel par lequel une personne, mise devant un problème ou une question, émet des hypothèses qui se réalisent dans l’expérimentation. La personne prend les matériaux qui constituent le monde, que ceux-ci soient matériels, affectifs ou mathématiques, et les organise différemment jusqu’à ce que l’agencement lui semble satisfaisant. Néanmoins, cet exercice est conduit, en art et en science, dans des contextes complètement différents, ce qui les distingue irrémédiablement, considérant que toute chose n’existe et ne peut être définie que dans les relations qu’elle entretient avec les autres choses. Par exemple, il existe en science les concepts de vrai ou de faux (qui ne renvoient pas à la notion de vérité, mais davantage à celle, circonstancielle, d’opérabilité) qui ne s’appliquent pas en art. Si l’on peut s’épater de voir un tel lien méthodologique entre art et science, on s’aperçoit toutefois très vite que cette manière de faire est la même pour toute activité humaine. Elle est simplement exemplifiée dans les disciplines artistiques et scientifiques.

De fait, les œuvres d’art ont des conséquences directes sur nos vies. Elles nous portent à prendre telle décision plutôt que telle autre, elles nous permettent de saisir mieux la personnalité de telle personne de notre entourage, elles nous aident à prévoir tel geste suivant tel événement. On peut ainsi tout à fait parler de connaissance, mais je serais curieuse de savoir quelle activité humaine n’apporte pas la connaissance. Considérant que cette dernière se construit par l’apport croisé d’un grand nombre d’informations de natures diverses – tant rationnelles que sensibles, affectives ou sensuelles – tout exercice m’apparaît à même de la susciter.

Enfin, même si je me moque des films-catastrophes et des documentaires, j’aime beaucoup les regarder – j’adore les effets spéciaux.