Le Chant des pistes 1

AdMare, Îles-de-la-Madeleine. 21 au 25 juin 2016.

Ni exposition, ni résidence d’artiste classique, Le Chant des pistes proposait, aux Îles-de-la-Madeleine et à l’initiative d’AdMare, un événement hors les murs et hybride. Sous l’appellation double d’« événement-résidence », il a accueilli 11 artistes venus des Maritimes et de la Manche française, sélectionnés par la commissaire Caroline Loncol Daigneault.

 

 1 / L’art soluble dans l’eau : dissoudre un événement dans le paysage des Îles

Le Chant des pistes a été conçu comme une « entreprise ambulante » n’assignant pas les artistes à résidence, mais bien au contraire, les invitant à parcourir le territoire des Îles-de-la-Madeleine pour concevoir, sur l’ensemble de l’archipel, des « œuvres-trajectoires ». L’événement, ni spectaculaire ni résolument matérialisé par des œuvres tangibles, semble volontairement se dissoudre dans le paysage des Îles. « Le faire-œuvre ne serait possible, selon la commissaire, que dans l’échange, qu’en collaboration avec les êtres et les lieux en place [et il] dériverait d’un geste qui s’efface pour voir poindre un autre geste ».

Ce paysage, puissant et unique, est nécessairement devenu la matière même des œuvres. Ainsi, il s’est retrouvé l’acteur central et le catalyseur vivant de plusieurs initiatives; à l’instar de celles de Jane Motin réalisant une série de dessins à partir de marches littorales, ou encore de Samuel Thulin captant le paysage sonore de boisés et de falaises. Le paysage n’est pas appréhendé comme un objet fixe à circonscrire, cartographier, délimiter ou conceptualiser; il est davantage traversé par les micro-interventions des artistes en personne, dans le sillage de procédés désormais familiers rappelant le Land Art, l’art conceptuel ou encore l’Arte Povera. Les interventions de Jane Motin, Samuel Thulin ou Lindsay Dobbin, officiant sous forme de rituels, sont synonymes d’immersions simples au cœur de paysages naturels. Ces artistes adoptent la marche comme point central de leur approche, se plaçant sous le dénominateur commun de la mobilité; ils évoluent hors de délimitations strictes, qu’elles soient géographiques ou artistiques. Aussi mobiles, la quête initiant le documentaire-fiction de Maryse Goudreau ou l’enquête poétique de Sarah Dignard, associée à Marie-Line Leblanc, se tournent vers le territoire, non plus uniquement naturel, mais social et humain. Opérant entre le témoignage et le geste furtif, les propositions de ces dernières se placent en retrait, là où le territoire peut révéler ses failles et ses zones secrètes.

Ainsi, l’« entreprise ambulante » du Chant des pistes s’impose comme un événement public résolument déambulatoire replaçant la mobilité et ses approches les plus immatérielles au cœur de l’art et de son propos : captation multisensorielle (son, image, graphie, écriture), glanage et collectes d’artefacts non artistiques (Motin, Proulx), enregistrement documentaire (Goudreau, Thulin), marche et occupation de territoires isolés (Dobbin, Fernandes), quête de récits individuels se développant au jour le jour (Dignard/Leblanc, Goudreau). Ces initiatives ponctuelles et mobiles se situent à la limite de l’invisible : elles resserrent chacune des œuvres dans des espaces-temps particuliers à l’accès limité. Pour sortir de l’errance et de la dimension sinon solitaire, du moins intimiste privilégiée par la majorité des artistes, les projets doivent se doter d’une nature participative et collaborative, dont ils dépendent afin d’être restitués. De sa dissolution à sa restitution, le projet du Chant des pistes ne quittera jamais le paysage, pour inscrire à même les lieux une série d’expériences partagées avec le public.

 


Claire Moeder est commissaire, auteure et formatrice. Elle intervient sur le web, à la radio et pour plusieurs revues (Spirale, Esse, Ciel variable, Zone Occupée, Marges). Jeune commissaire, elle a participé à des résidences de recherches (iscp, Est-Nord-Est, La Chambre Blanche), a conçu plusieurs expositions individuelles (Sayeh Sarfaraz, Jacinthe Lessard-L.) et collectives (Loin des yeux, Optica). Plaçant l’écriture au centre de sa pratique elle se réclame d’un travail collaboratif avec les artistes, en leur offrant entre autres, des ateliers pour les aider à écrire sur leur pratique. clairemoeder.blogspot.ca