Céramique avant-garde : Léopold L. Foulem

La céramique a sa propre histoire, ses codes et son vocabulaire. Comme toute autre forme d’art, l’avant-garde en céramique repousse les limites de ce qui est accepté et acceptable. Bien entendu, l’avant-garde en céramique doit défier les frontières de son propre langage visuel pour faire évoluer la discipline dans un contexte intellectuel. C’est dans une telle démarche que s’inscrivent les recherches artistiques de Léopold L. Foulem.

À Montréal, en mars 2012, Léopold L. Foulem présentait sa quarante-cinquième exposition solo sous le titre Bibelots ? Les oeuvres présentées à cette occasion réunissaient une fois de plus des personnages connus des domaines de l’art et de la culture populaire : le père Noël, le Blue Boy de Thomas Gainsborough (1727-1788) et le non moins célèbre « Colonel Sanders » (1890- 1980) qui a popularisé le poulet « bon à s’en lécher les doigts ».

Avec cette série, Foulem renouvelle encore une fois son oeuvre. Cette fois, le Colonel porte fièrement la soutane, alors que le Blue Boy et le père Noël exhibent, soit un énorme sexe en érection, soit une braguette tout aussi démesurée. Dans certaines oeuvres, les figures se tiennent côte à côte, alors que dans les autres, elles prennent des poses fort suggestives qui font directement allusion aux multiples scandales de pédophilie qui ont fait, et font toujours, les manchettes des journaux. La forme narrative puisée dans l’actualité est une nouveauté dans l’oeuvre de Foulem. Les pièces sont montées sur des plateaux dorés agrémentés de chandeliers ou de branches portant des fleurs de porcelaine, ou encore d’objets tirés de l’histoire de la porcelaine dont on a neutralisé la fonction. La présence de métaux précieux, argent et or, fait référence à leur utilisation traditionnelle pour rehausser la valeur de l’objet de porcelaine.

Le bibelot, un petit objet d’art décoratif, est prisé par son collectionneur, alors que pour d’autres, il n’est qu’un ramasse-poussière. L’un en chérit sa possession, l’autre la néglige. Considérant le titre de l’exposition, on se demande si le bibelot en est l’objet ou le sujet, ou serait-ce les deux ? L’objet du désir du Colonel, son bibelot, emprunte ici la forme du Blue Boy. La victime, tout comme le bibelot, sera abandonnée, délaissée au profit de la nouveauté.

La narration offerte dans ces oeuvres ne fait que savamment amplifier les subtilités que l’on retrouve toujours chez cet artiste, où théière et vase perdent leur identité pour en prendre une autre. Son oeuvre sculpturale défie les principes hiérarchiques du monde de l’art où les arts décoratifs sont relégués aux arts mineurs. Mais, pour Foulem, la porcelaine est un genre– au même titre que le paysage, le portrait et les natures mortes sont des genres de la peinture. Quant à celui qu’il investit, par exemple la porcelaine de Sèvres, le genre devient concept.

Foulem cherche toujours à pousser plus loin les limites de son art en référençant constamment l’histoire de la porcelaine et, plus largement, celle des arts décoratifs, leur langage visuel et leur développement. Ses sculptures illustrent bien la passion qui l’anime, et une visite de son atelier en témoigne tout autant.

En plus d’avoir exposé internationalement, il a donné nombre de conférences sur sa démarche et sa position vis-à-vis de la céramique comme forme d’art autonome. Sa démarche est passionnelle et l’habite autant en tant qu’artiste que de conférencier et d’auteur. Sa recherche est « obsessive et rigoureuse ». Ses sculptures céramiques sont des images d’elles-mêmes. Elles suggèrent, sans pour autant être, l’objet référencé qui perd « sa réalité intrinsèque ». Dans une conférence présentée à Syracuse en 1993 pour la NCECA, Foulem explique que « renier l’aspect fonctionnel de ces vases les décontextualise en tant que contenants pour en réalité en faire des images tridimensionnelles d’eux-mêmes ». Ce reniement « transforme la nature de l’objet en abstraction ».

Dans ses oeuvres, Foulem examine les contradictions de l’histoire de l’art  « qui accepte la surface d’un pot grec comme beaux-arts, mais catégorise tout objet céramique comme un art décoratif ». D’autres artistes suivent la même démarche. Foulem cite, entre autres, dans ses conférences, le travail de Paul Mathieu et de Richard Milette qui ont chacun leur approche personnelle et un langage visuel qui leur est propre.

Examinons deux exemples de Foulem. La série Bouquets de (2002- 2004) illustre bien l’idée de l’image. Vase néoclassique jaune avec bouquet de pivoines roses (2002-2004) est une sculpture qui démontre bien que le discours de l’art céramique porte sur un concept, et non sur la matière ou la technique. Comme son titre l’indique, cette oeuvre magnifique reproduit la forme et le décor d’un vase néoclassique garni d’un bouquet de fleurs. Cependant, le bouquet de fleurs est modelé à même le vase et, suivant un modèle courant en céramique, les fleurs sont apposées en appliqué. Le tout repose sur une base en céramique circulaire qu’on a dorée, rappelant encore ici les métaux précieux autrefois utilisés pour élever la valeur de l’objet. Mais ici tout n’est qu’image.

En 2011, l’artiste présentait la série Silhouettes. Cette série puise la forme de ses vases à même le répertoire de l’histoire de la céramique et, une fois de plus, leur fonction utilitaire est ignorée par l’artiste. Leur couleur noire souligne leur silhouette qui devient un espace négatif où l’objet n’existe plus, où il n’est plus que l’ombre de lui-même. Le sujet de son propre objet, le concept de sa matérialisation.

L’artiste Paul Mathieu signait récemment une critique de l’exposition Dirt on Delight: Impulses that Form Clay, présentée en 2009 à l’Institute of Contemporary Art de l’Université de la Pennsylvanie et au Walker Art Center de Minneapolis. Il écrivait que, pour les artistes participants, « l’argile n’est qu’un matériau, la céramique n’est qu’un matériau, s’ils font quelque différence que ce soit entre les deux, ce dont je doute, […] elle abaisse la céramique d’un art (une démarche intellectuelle) à une simple pratique matérielle et physique ».

Cette démarche intellectuelle est bien exemplifiée par le travail de Léopold L. Foulem, dont la recherche explore le vocabulaire, les modèles et les stéréotypes de l’histoire de la céramique. Avec son oeuvre, Foulem a démontré, et démontre encore avec la série Bibelots ?, que la céramique est bien un art, c’est-à-dire une poursuite conceptuelle. C’est un passionné de tout ce qui est céramique– son histoire, ses artistes, ses modes d’expression –, et nous ne pouvons qu’espérer qu’il poursuivra sa  recherche et continuera de contribuer au discours artistique d’un art qui a traversé les époques et dont il est à l’avant-garde.

 

Denis Longchamps détient un doctorat en histoire de l’art de l’Université Concordia depuis 2009 et a été chercheur invité au Yale Center for British Art en 2010. À titre de commissaire, il a présenté Guilty Pleasures (les oeuvres de Timothy Laurin) à upArt Contemporary Art Fair, Toronto, en octobre 2011. Il est, depuis janvier 2012, le gestionnaire des expositions et des publications à la The Rooms Provincial Art Gallery, St. John’s, Terre-Neuve et Labrador.