Ancrage

Ancrage: Sévryna Lupien,
José Luis Torres, Jean-Yves Vigneau

Installations in situ dans le marais
salé de l’anse de La Pocatière
Tortue bleue en collaboration
avec la Halte marne de La Pocatière
3 août—15 octobre 2013


 

Pour leur seconde collaboration en autant d’années, Tortue bleue, centre de diffusion et de production artistique et la Halte marine de La Pocatière ont eu la bonne idée de regrouper, sous une même thématique, trois artistes issus d’origines géographiques différentes. Le temps d’une saison, les oeuvres de Sévryna Lupien, José Luis Torres et Jean-Yves Vigneau s’arriment au fleuve Saint- Laurent et engagent de manière convaincante un dialogue avec l’impressionnant paysage que nous offre la frange littorale de l’anse de La Pocatière.

À pied ou à vélo, le visiteur découvre une à une les oeuvres dispersées sur un parcours de 1 200 mètres autour de ce qui était autrefois le quai et où ne subsistent aujourd’hui que des artefacts liés aux métiers des anciens travailleurs du fleuve. C’est sur ce chemin inondable que José Luis Torres a choisi de dresser ses paquetages faits de matériaux et d’objets recyclés du bâti vernaculaire. Puisant dans un vocabulaire plastique qui intègre aux volumes de l’architecture pérenne la fugacité des déplacements, Torres compose quatre fragments d’histoire intime avec autant d’objets que les palettes de manutention peuvent en contenir et les dispose en progression régulière vers le fleuve. L’attente qui émerge de ces constructions savamment désordonnées fait écho à la précarité et peut-être aussi à l’urgence de sauvegarder tous ces objets du quotidien qui nous ancrent littéralement à notre confort en nous entourant d’un sentiment de protection. L’installation répond habilement à la notion d’échouage puisque la manoeuvre semble s’organiser délibérément en prévision d’un départ ou d’une arrivée. Originaire d’Argentine et résidant au Québec depuis une dizaine d’années, Torres a réalisé plusieurs installations in situ qui développent les notions de passage, de déplacement, de construction ou de restauration dans différents lieux d’intervention.

Il est davantage question d’échouement dans l’oeuvre que nous propose Jean-Yves Vigneau. Contrairement à l’échouage, l’échouement n’est pas contrôlé, il arrive comme un accident. C’est en empruntant un sentier de pêche bordé de roseaux communs qu’on aperçoit d’abord un mât qui gîte puis l’objet en question, imposant et bien proportionné, clinquant avec du rouge à l’exemple des balises en mer. Balise 439  indique clairement sa situation géographique. L’engin, qui emprunte au domaine scientifique, retransmet les moindres variations du temps au moyen d’instruments de mesure fixés sur l’un de ses flancs et annonce à volonté le temps qu’il fera grâce à une radio à manivelle qui syntonise la fréquence de Radio-Météo Canada. Chez Vigneau, la mer n’est jamais loin. Elle est à portée des oeuvres qu’il élabore en puisant dans ses origines madelinotes. En ce sens, le processus est immersif. Le travail prend corps dans l’environnement immédiat et l’artiste enrichit son propos de références formelles ou symboliques propres à l’in situ. Dans le cas de l’événement Ancrage, ce n’est pas un hasard si Balise 439  repose sur un renflement caillouteux en bordure du fleuve, à distance des  passages les plus fréquentés et à proximité d’une ligne de pêche à l’anguille désaffectée. Construite pour prévenir des dangers imminents, avec son mât de six mètres et son système d’éclairage photovoltaïque, la balise monte la garde de jour comme de nuit et nous rappelle la nécessité de veiller à nos actions et de considérer leurs conséquences sur notre patrimoine maritime.

À l’autre extrémité du parcours, Sévryna Lupien, originaire de Québec qui vit maintenant dans la région de Portneuf, a réalisé, en collaboration avec Yves Béland, une oeuvre constituée de centaines de tubes blancs superposés que soutiennent de fines tiges d’acier. L’oeuvre habite la prairie humide et suggère au promeneur de multiples correspondances métaphoriques à glaner ici et là dans le paysage. On découvre alors dans les montagnes de Charlevoix la silhouette profilée de l’oeuvre et on se méprend de la blancheur d’un bois flotté qu’on associe à la brève ondulation des tubes dans les roseaux. Je crois au silence, lui non, écoute… se développe avec un habile mimétisme et nous force à observer, à voir et à entendre différemment. Jouant avec l’horizon si vaste en ce point de fuite, l’objet existe bel et bien, à la fois proche et lointain, tout en n’étant pas (il n’est ni un bois flotté, ni une chaîne de montagnes, ni l’écume de la mer, ni un nuage passant par-là). Il se dévoile davantage au détour d’un étroit sentier tracé dans la batture qui témoigne du strict emplacement nécessaire à l’exécution de l’oeuvre par l’artiste. À cette distance, le visiteur perçoit les ondulations du vent qui traversent comme un écho les ouvertures béantes des centaines de tubes.

On croit alors en avoir fait le tour, mais l’oeuvre se morcelle déjà en autant de lunettes d’observation pointées vers le fleuve Saint-Laurent et la Côte-Nord. Bien que composée de matériaux industriels, l’oeuvre semble ici au service de la nature. Sévryna Lupien confirme son vif intérêt pour le travail in situ dans le plus grand respect des lieux. Elle nous propose ni plus ni moins de changer nos habitudes et de rêver mieux.

Le marais salé de l’anse de La Pocatière est depuis longtemps un pôle d’observation privilégié de l’écosystème marin. Depuis quelques années, il se révèle aussi un lieu d’investigation pour la pensée et le travail artistique qui s’est progressivement développé à partir d’un consensus social. Ce lieu s’offre à la contemplation et s’ouvre de plus en plus à l’expérimentation et au dialogue avec la communauté.

 

Michèle Lorrain poursuit une pratique en peinture et installation. Elle s’intéresse à la construction de l’identité, aux facteurs qui contribuent à son émergence et au caractère singulier de l’individu. Son travail, qui inclut des séries picturales et des installations évolutives, s’est développé sous l’angle du rapport à l’autre, en progressant autour d’une trame narrative qui engage la notion de l’habiter et celle du territoire. Michèle Lorrain vit à Sainte-Louise sur la Côte-du-Sud.