ISEA2020, Why Sentience?

En ligne et autres lieux
Montréal,
13 –
18 octobre 2020


« Grâce à ces contributions d’universitaires et de créateurs du monde entier, nous espérons que la question de savoir pourquoi la sensibilité – qui consiste non seulement à sentir le monde, mais aussi à agir avec lui – peut être une réponse à notre avenir plus qu’incertain 1 . » Erandy Vergara, Programming Director and Artistic Co-Chair ISEA2020

Retour sur une portion du programme artistique d’ISEA2020.

En cet automne 2020, pour plusieurs personnes, ressentir, c’est en grande partie tenter de se projeter dans une situation, d’imaginer l’interaction, le contact avec quelqu’un ou quelque chose. La forme interrogative du thème d’ISEA2020 (International Symposium on Electronic Art), Why Sentience? (Pourquoi la sentience ?) ne pouvait constituer un choix plus judicieux : les réponses possibles à ce « pourquoi », stimulées par la situation pandémique actuelle, font ressortir à quel point nous avons besoin de pouvoir sentir les choses, la présence des autres, la réalité vivante.

S’il ne permettait pas d’avoir accès à la proximité de la plupart des œuvres, le programme artistique d’ISEA2020, presque entièrement en ligne, avait néanmoins l’avantage de nous rapprocher de l’intention des artistes. La majorité des œuvres, en effet, s’est retrouvée confinée, sans mauvais jeu de mots, à un état de virtualité qui n’est pas nécessairement en cohésion avec leur réalité matérielle et leur mode d’appréhension idéal. À l’expérientiel habituel de l’art s’est substitué de l’explicatif et du démonstratif : les artistes étaient invités à produire de courtes vidéos présentant l’œuvre et ce qu’il y a derrière sa création, ses concepts, son processus. Cette mise en valeur des artistes et de leurs démarches a permis de faire ressortir la sensibilité initiale de la création artistique, de l’ancrer dans le réel et de la communiquer directement.

Pas moins de sept expositions virtuelles étaient présentées, offrant une vue nuancée sur les différentes perspectives de ce prisme thématique : Animality, The Planetary, The Ecosophic World, Machinic Sense & Sensibility, Sentient Difference, The Politics of Sentience, Matter’s Mattering. Il faut également mentionner Peau d’Âne, une exposition célébrant l’œuvre de Valérie Lamontagne, une artiste-chercheuse montréalaise, pionnière en textiles électroniques, qui nous a prématurément quittés en octobre 2019 au terme d’une leucémie. C’est sans compter les collaborations spéciales incluant d’autres programmes artistiques en ligne, dont un avec le festival Scopitone, à Nantes, et un autre avec la New Media Gallery, à Vancouver; un parcours sonore dans le Parc du Mont-Royal de l’artiste canadien, pionnier des arts médiatiques, Steve Heimbecker ainsi que plusieurs performances virtuelles d’artistes nationaux et internationaux.

N’empêche, quelques œuvres pouvaient être vues en présentiel, dont deux dans les vitrines de la Maison de la culture Claude-Léveillée (à voir d’ailleurs jusqu’au 22 novembre). La vidéo Toward a Parliament of the Living II (2020) 2 , de l’artiste montréalaise Katherine Melançon, montre une végétation mue par les données sur le pH du sol capté aux environs de l’œuvre. Ce faisant, c’est la finesse du fil conducteur qui nous lie à notre environnement, parfois à notre insu, qui est ici soulignée. Missing Black Techno-fossils (2020), de l’artiste torontois Quentin VerCetty, est une intervention en vitrine qui consiste, pour sa part, en deux très grandes impressions numériques issues d’un projet afrofuturiste plus vaste comprenant, notamment, de la réalité augmentée et de l’impression 3D. L’œuvre explore l’idée selon laquelle l’absence de représentation noire dans l’art est en soi un effacement, et comment cette absence de représentation donne lieu à un manque de validation, de valorisation et de connexion des Noir.e.s avec eux-mêmes et avec leur mémoire – aliénant ainsi le ressenti identitaire de cette communauté.

Pour leur part, les expositions qui avaient été prévues à la Maison de la culture Janine-Sutto, avec des œuvres des artistes montréalaises Pavitra Wickramasinghe et Allison Moore ont dû être annulées. Néanmoins, l’installation vidéo Wunderkammer (2018) d’Allison Moore (avec un design sonore par Andrea-Jane Cornell) était partiellement présentée à travers une série de fragments vidéographiques sur le site web dédié à la programmation artistique d’ISEA2020. Un effort d’imagination était nécessaire pour visualiser l’ensemble, mais ces courtes vidéos de petites dimensions – 7 de 35 scènes d’animation au total, normalement présentées en une immense fresque – témoignaient assez bien de l’esprit de l’œuvre. L’obligation de les observer attentivement une à une, isolément, rendait aux détails toute leur importance. Détails qui ne manquent pas dans cette œuvre évoquant un vaste cabinet de curiosités où se croisent techniques numériques et stop motion traditionnel avec personnages et animaux vivants. La subtilité des scènes, parfois à la limite de l’immobilité, véhicule avec sensibilité la précarité de l’existence et, par le fait même, la fragilité du ressenti.

Incarnation de la fragilité, l’arbre frêle et esseulé de STEM (2020), dernière œuvre vidéo de l’artiste montréalaise Nelly-Ève Rajotte, mérite également d’être mentionné : inspirante image de résilience et de persistance. Diffusée de manière fort à propos (entendre « COVID-safe »), elle faisait partie d’un généreux programme d’œuvres vidéo projetées sur les surfaces de deux camions équipés d’écrans DEL, circulant dans les différents quartiers de Montréal pour toute la durée de l’événement. Il s’avère impossible de tout mentionner, mais des œuvres des artistes canadiennes Sabrina Ratté, Lorna Mills et Hannah Claus ainsi que du collectif susy.technology y étaient notamment diffusées, de même qu’une intervention audiovisuelle de l’artiste et commissaire montréalais Martín Rodríguez. Avec In Search of Aztlan… (2020), il explore la question de son héritage Chicanx à travers la réalité de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, ce dont témoignent des extraits de vidéos dashcam – captations provenant de caméras fixées au tableau de bord de véhicules automobiles – et d’enregistrements audio de signaux radio. À la lisière de toute chose se trouve une ligne de séparation qui divise et unit tout à la fois, qui contribue à définir et à construire nos identités et dont la nécessaire porosité permet d’éprouver la force et la fragilité du monde.

 

Nathalie Bachand est autrice et commissaire indépendante. Elle s’intéresse aux problématiques du numérique et à ses conditions d’émergence dans l’art contemporain. Récemment, son exposition The Dead Web – La fin a été produite par Molior en Europe : au Mirage Festival, à Lyon, au Mapping Festival, à Genève, et au Ludwig Museum à Budapest. Elle est également chargée de projets pour le Centre en art actuel Sporobole.

 


1. Erandy Vergara : « Through these contributions from scholars and creators from across the world, it is our hope that the question of why sentience – of not only sensing the world but also actin with it – can be a response to our more than uncertain future. », extrait d’une entrevue en ligne avec Rob La Frenais, Makery – Media for Labs, 13 octobre 2020. [En ligne] : https://bit.ly/3oFcf5D (Traduction libre de l’autrice).
2. À voir préférablement le soir pour une meilleure appréciation de l’œuvre.