Virginie Laganière, Derrière l’horizon 

CIRCA art actuel
Montréal,
8 juillet –
22 août 2020


 
Virginie Laganière présente, chez CIRCA art actuel, Derrière l’horizon, une étude formelle et philosophique d’icônes architecturales et patrimoniales issues de l’occupation soviétique en Estonie. Le Linnahall (1980), construit pour accueillir les épreuves de voile pendant les Olympiques de Moscou, et le complexe commémoratif Maarjamäe (1960; 1965-1975; 2018) qui rassemble, entre autres, un cimetière allemand datant de l’occupation nazie et des éléments sculpturaux érigés à la mémoire des Russes morts en 1918 et des combattants soviétiques de 1941, sont ainsi au cœur de l’observation documentaire et anthropologique qui motive la recherche de l’artiste.

Disposé au sol, le plan du Linnahall en néon annonce, dès l’entrée, l’excursion plastique à venir. Laganière dépèce et réduit les formes architecturales en des motifs qu’elle croise et décline en plusieurs propositions, allant de l’impression picturale au mobilier sculptural. Les études formelles du Linnahall et du Maarjamäe se rencontrent d’abord dans une série de bas-reliefs en acier où sont superposés la forme semi-circulaire des bouches d’aérations du premier bâtiment et les contours en contre-plongée du second. La superposition des formes génère une suite ornementale qui met non seulement en évidence la familiarité esthétique des deux ensembles architecturaux, mais aussi leur étonnante affinité graphique avec l’iconographie typique des civilisations précolombiennes. Ce télescopage inusité du temps fait écho à notre regard contemporain sur le Linnahall et le Maarjamäe dont l’architecture peut sembler extraordinairement désuète du fait qu’elle se voulait précisément à l’avant-garde.

Cette expression de l’innovation telle que perçue dans le passé inscrit une distance critique avec le sujet aussi manifestée par les impressions sur tissus et papier. Présentant des vues aériennes du Linnahall et du Maarjamäe, le cadre et les deux longues banderoles doublent l’éloignement physique d’un écart chromatique. Les tons rompus et leurs variations pastel désamorcent l’historicité des lieux. L’univers pictural des impressions, naviguant entre le rose et le vert, met en exergue le caractère formel de l’approche de Laganière qui décortique pour ces pièces l’objet architectural en soi. Ces propositions œuvrent en ce sens aux limites de l’étude graphique et de la composition abstraite.

La photographie monumentale Linnahall (l’ascension) (2020) introduit au volet formel de Derrière l’horizon le contenu plus anthropologique de la démarche de l’artiste. Focalisée sur l’imposant escalier de l’édifice olympien, tout en dévoilant à droite ses fameuses bouches d’aération, l’image met en scène deux femmes en marche vers le Linnahall. L’escalier s’arrête là où commence l’horizon de sorte que s’amalgament encore une fois diverses temporalités : autour de ce symbole futuriste d’un autre temps s’avance le présent vers un avenir obstrué par l’histoire. Laganière capte ainsi, avec poésie et lucidité, les problématiques identitaires du peuple estonien. La postérité embrouillée de cette génération se confond avec l’architecture abîmée par le passage des politiques et du temps. Aujourd’hui graffité et percé de quelques herbes, la transitivité des espaces et des usages du Linnahall incarne alors avec acuité l’impermanence et la volatilité des emblèmes dans l’histoire.

La qualité documentaire et esthétique du travail d’observation de Laganière s’affirme avec finesse dans les vidéos Linnahall (2020) et Complexe mémorial Maarjamäe (2020). L’artiste y présente les lieux en opposant la monumentalité de l’architecture à la pratique quotidienne des espaces. La mousse sur les pierres du Linnahall et les vagues ondulant à son horizon, comme les allées et venues des flâneurs et des hélicoptères, manifestent autant le mouvement de l’histoire que celui de l’expérience. En effet, le site est porteur de fractures sociales et historiques niées, d’une part, par les habitudes des usagers et exaltées, d’autre part, par sa fétichisation touristique.

La cohabitation morbide du trauma historique avec l’aura exotique de ses stigmates matériels est particulièrement révélée par le montage autour du Maarjamäe. Laganière saisit l’iconicité des styles architecturaux explorés au sein du complexe mémoriel tout en laissant transparaitre les marques de leur lent flétrissement. La fonction commémorative du Maarjamäe agit au confluent de plusieurs évènements politiques qui ont façonné l’histoire et le peuple estoniens. Il rassemble des monuments issus de la succession d’envahissement, d’occupation et d’annexion du pays tout en intégrant discrètement les processus de réécriture historique inhérents à chacun de ces changements de paradigme. L’aménagement paysager singulier témoigne à cet effet d’un assujettissement ostentatoire de la nature aux arêtes abruptes des sculptures maintenant dégradées et désertées. Les fissures et les visiteurs désintéressés tranchent avec la rigueur des styles et de leur ordonnancement. Alors que la nature reprend ses droits sur les ouvrages du pouvoir, elle se fait aussi indirectement la porte-parole du désir d’émancipation des Estoniens qui brillent par leur présence indifférente sur le site.

Laganière active un regard formel d’une clairvoyante simplicité devant le fond complexe et délicat des constructions qu’elle examine. En mettant en lumière les objets architecturaux et leur emploi actuel, elle nuance leur destination idéologique et historique. Plutôt que d’ajouter à la permutation des discours de ces monuments parfois devenus contre-monuments, Derrière l’horizon adopte en réalité une nouvelle posture, plus prospective que rétrospective. L’œuvre d’observation de l’architecture et d’analyse des mœurs l’entourant insère dans le récit commémoratif une perspective inattendue du présent. À l’instar du déploiement de la nature sur l’architecture, les générations subséquentes déterminent par leur action la trajectoire de l’histoire. Derrière l’horizon oppose en somme à l’opacité fugace des régimes de représentation la transparence résiliente des usages et des formes.


 
Titulaire d’un doctorat en histoire de l’art, Dominique Sirois-Rouleau est commissaire et critique indépendante. Elle enseigne à titre de chargée de cours à l’Université du Québec à Montréal. Ses recherches s’intéressent au rôle du spectateur dans l’ontologie de l’œuvre contemporaine et à la notion d’objet dans les pratiques artistiques actuelles. Elles ont fait l’objet de plusieurs publications dans divers ouvrages, catalogues et revues. Responsable du Hub de création Culture/Savoir du ROCAL, elle œuvre notamment au maillage de la recherche académique à la création artistique.