Re-territorialiser l’espace public

Avec le déboulonnement de plusieurs monuments de personnalités controversées, les réclamations pour le changement de nom de rues ou de lieux publics ainsi que les protestations pour une juste reconnaissance des groupes minoritaires, l’espace public, associé à la démocratisation des échanges entre les citoyen.ne.s, est en processus de profondes modifications, voire de re-territorialisation, depuis quelques années. Ayant pris racine en Europe au 18e siècle, la notion d’espace public est intimement liée à la démocratie et correspond – notamment, à travers la presse écrite – à la libre circulation des idées. Au nom de la transparence de l’information, l’espace public entretient la possibilité d’émettre des opinions divergentes. Il promeut la liberté de s’exprimer et de manifester. Sur le plan artistique, avec entre autres la sculpture, il a surtout favorisé un art public représentant une vision de l’histoire dominante, laquelle incarne principalement la société bourgeoise, nouvelle figure du pouvoir désormais libéral1.

Quel que soit le régime politique, la sphère publique a toujours été enrichie de monuments célébrant le pouvoir triomphant. Mais selon les principes démocratiques, l’espace public admet le dissensus lorsqu’il s’expose pacifiquement. Ce n’est toutefois pas toujours le cas. Tout récemment, la statue de John A. Macdonald, érigée en 1895 au cœur de la Place du Canada, à Montréal, fut l’objet d’un groupe d’activistes qui s’en est pris à la statue du cofondateur de la fédération canadienne. La sculpture de cet avocat, instigateur des pensionnats et des réserves pour Autochtones, premier à devenir premier ministre du Canada, a souvent été la cible de protestataires pour qui Macdonald symbolise le mépris pour les communautés autochtones, métisses et canadiennes-françaises. Produite par le sculpteur britannique George Edward Wade (1853-1933), cette statue, maintenant sous la responsabilité du Bureau d’art public de Montréal, se trouve remisée, le temps d’évaluer la place qu’elle occupera dans la future histoire du pays. Mais pour ce faire, il importe de reconsidérer l’idéal démocratique de l’espace public et, comme le rappelait la philosophe Hannah Arendt (1906-1975), de miser sur l’élaboration d’un monde commun qui n’exclut pas la pluralité d’un peuple composé d’individus différents et engagés à construire une société plus juste2.

En relatant l’histoire de la fondation de Montréal, le réalisateur François Girard évoque, dans le film Hochelaga, terre des âmes (2017), un aspect important de cette recomposition de l’espace public. Un affaissement de terrain au Stade Percival-Molson offre l’occasion de fouilles archéologiques permettant de confirmer les origines de la future métropole québécoise : celles d’une ville qui a pris place sur une île habitée par des populations autochtones. Comme cela est le cas pour plusieurs villes canadiennes, Montréal s’est implantée sur un territoire non cédé. Aussi, lorsque cette réalité se transpose dans le domaine de l’art public, il est bien de se le rappeler. En 2017, à la suite d’un concours, le jury du programme d’art public de Calgary a choisi la proposition de l’artiste Del Geist, un sculpteur étatsunien fort connu. Intitulée Triassic Towers, et située en face du Parc national olympique du Canada, cette œuvre a été installée sur un territoire traditionnel autochtone. Composée de pierres et d’acier, l’œuvre rappelle – malgré les intentions de l’artiste – un rite funéraire reconnu par de nombreux.ses Autochtones, générant chez plusieurs un sentiment de malaise et reflétant, du même coup, l’importance d’inclure des membres de leur communauté dans les processus de sélection de l’art public. En soulignant, dans son texte, cette controverse, Laurent Vernet, responsable du dossier de ce numéro, insiste sur « la nécessité de décoloniser cette pratique institutionnelle », laquelle doit intégrer plus concrètement des efforts de réconciliation et d’inclusion, efforts qui passent également par une re-territorialisation de l’espace public et des œuvres d’art que l’on y retrouve, sinon des actions artistiques qui en émergent.

C’est dans une perspective d’ouverture et de renouvellement de ce champ de l’art public que plusieurs artistes plaident pour la diversité. Diversité des artistes, de leurs œuvres et des territoires investis, mais aussi des instances décisionnelles. Cette présence d’artistes de tous horizons est un enjeu culturel majeur pour une révision nécessaire de ce que doit être un espace public ouvert à la réalité sociale d’aujourd’hui. Et cette réalité n’est jamais politiquement neutre, elle est composée de multiples visions qui se rencontrent, s’entrechoquent, mais qui doivent construire des ponts afin de mieux vivre ensemble. C’est grâce à cette pluralité de points de vue que se forge le monde en devenir et que l’art, par ses diverses expressions sensibles, dans le consensus ou non, peut contribuer à entretenir.

Exprimer cette pluralité comme étant la nouvelle façon d’expérimenter l’espace public est ce que plusieurs artistes de toutes origines tentent de faire. Dans ce contexte, et au nom du désir de reconnaissance, il est question de repenser la place qu’occupent les monuments en vue de permettre d’autres histoires, d’autres récits. Cela peut se réaliser par un élargissement du champ de la représentation monumentale comme le souligne l’article d’Analays Alvarez Hernandez qui se penche sur des « pratiques performatives » de trois artistes canadiennes d’origine latino-américaine. C’est également dans cette perspective que le texte de Martin Zebracki souligne l’importance de sculptures et d’interventions performatives qui relèvent des revendications des communautés LBGTQ2+ permettant de contrebalancer l’univers « hétéropatriarcal » qui s’affiche librement dans l’espace public. Comme le propose Julie Richard, dans son texte, ce « droit d’apparaître » en dehors de la matrice hétéronormative peut aussi se faire par l’entremise de performances qui revendiquent les corps et les identités dans toute leur pluralité. Comme nous l’ont rappelé les soulèvements collectifs aux États-Unis, à l’été 2020, les appels au droit à l’existence et à l’équité, dans l’espace public, rejoignent également les communautés racisées. Ces enjeux sont notamment abordés par Eunice Bélidor et Camille Larivée qui se sont entretenues sur divers projets, entre autres autour des quartiers Petite-Bourgogne et Saint-Michel. Elles unissent leurs voix en vue de réfléchir aux nouvelles façons de corriger et de se réapproprier l’espace urbain trop souvent marqué par l’histoire coloniale.

En écho à ces réalités qui appellent à une transformation positive des liens sociaux qui se tissent dans l’espace public, Devora Neumark a donné la parole à dix artistes sur l’exigence de représentativité et l’espoir d’un espace public plus équitable, en particulier dans un contexte pandémique qui exacerbe les différences, notamment raciales. Or si la pandémie que nous vivons fait surgir des inégalités, elle a aussi permis des actions artistiques éphémères qui se sont produites un peu partout dans plusieurs villes du monde, dont Montréal. Dans son texte, Annie Gérin présente justement diverses expressions artistiques parfois spontanées, parfois commandées et qui ont fait preuve d’originalité et d’audace en temps de distanciation physique. Ces interventions artistiques au cœur de l’espace urbain, Joni Low, à titre de commissaire, en rappelle une version dans un entretien avec Karen Henry autour d’une série de projets intitulée What Are Our Supports?, laquelle a permis des explorations artistiques inédites dans l’espace public vancouvérois. Enfin, toujours dans l’espoir de re-territorialiser l’espace public, Bill Balaskas s’intéresse à la réponse de certains artistes à la suite du mouvement Occupy Wall Street et la dénonciation d’une effarante inégalité sur le plan économique. Son article souligne également les actions artistiques menées grâce à l’appui de diverses institutions muséales en vue de s’interroger sur l’impératif consumériste et de proposer des alternatives qui favoriseraient des valeurs plus collectives et communautaires. Ces revendications s’expérimentent non seulement dans des espaces physiques, mais aussi via le Web, entendu comme espace public virtuel.

Pour compléter ce numéro, la section « Événements » propose un texte de Daniel Fiset sur la Biennale nationale de sculpture contemporaine de Trois-Rivières, qui s’est déroulée dans un contexte peu propice au rassemblement. Treize artistes et collectifs, réunis sous l’événement intitulé Croire, ont abordé cette thématique sous une variété d’approches. S’ensuit, comme il se doit, la section « Comptes rendus », dans laquelle dix textes se penchent sur des expositions récentes, sans oublier celle où nous rendons compte d’ouvrages tels des catalogues et des essais à propos de la pratique d’artistes d’ici et d’ailleurs.

 


1. Jürgen Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978.

2. Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1994. Principalement le chapitre V : « L’action ».