Le b.a.-ba des frontières

FRONTIÈRE NATURELLE

La frontière naturelle est la seule vraie frontière, incontestable, absolue. Les autres ne sont que des simulacres, constructions humaines incapables d’égaler la perfection naturelle.

FRONTIÈRE LA PLUS PROCHE D’ICI

La frontière la plus proche de là où j’écris est celle qui nous sépare des États-Unis. Le poste-frontière de Champlain – St-Bernard de Lacolle est situé sur l’autoroute 87, empruntée par les voyageurs entre Montréal et New York ainsi que les Montréalais nécessitant un flagpole – une sortie fictive et une réentrée réelle sur le territoire canadien à des fins de validation de papiers d’immigration. Cependant, ce poste-frontière, un des plus importants entre le Canada et les États-Unis, a particulièrement mauvaise réputation et il peut s’avérer préférable d’aller faire son flagpole ailleurs.

De loin, la première chose qu’on aperçoit, ce sont les mots UNITED STATES OF AMERICA, écrits en majuscules énormes sur le bâtiment qui surplombe le point de passage. L’attente des véhicules y est souvent longue avant qu’on soit interrogé par un agent, puis expédié vers un bâtiment adjacent pour obtenir le formulaire I-94 au terme d’une attente encore plus longue. À intervalles réguliers, un bus arrive, dont les passagers, traités en priorité mais sans égards, doivent faire la queue debout, tassés dans un coin mal éclairé. Tous, passagers du bus et automobilistes, sont ostensiblement ignorés par la douzaine d’agents qui semblent occupés à tout autre chose. Lors d’une de mes visites, tous les agents étaient rassemblés, mains sur les hanches, autour d’un ouvrier maladroit tentant de faire passer une natte de câbles dans les méandres du faux plafond. Ce spectacle les divertissait tant qu’ils en avaient manifestement oublié la raison de leur présence.

De temps en temps, l’un des policiers s’approche du panier contenant les passeports des voyageurs en attente, les examine, les soupèse, estime le profil des clients et la quantité de travail requise, pour finalement laisser retomber la pile avec lassitude ou, parfois, prendre l’un d’eux et appeler sans conviction son titulaire. Lorsqu’on en a enfin terminé avec les questions indiscrètes et les prises d’empreintes digitales, on reprend la route après avoir perdu deux heures et 6 $ par personne, enfants compris.

Lors de mes premiers passages, je tombais toujours sur le même policier au premier contrôle. Il ressemblait plus à un hipster qu’à un représentant de l’ordre ; peut-être avait-il échoué à Williamsburg et était-il revenu à Plattsburgh, sa ville d’origine, pour se trouver un emploi stable à la police des frontières… Il était très suspicieux, cynique et abusait de l’ironie dans ses questions. L’une d’entre elles m’avait particulièrement marqué par son sens aigu de la rhétorique: « Are you on holidays or are you taking time off? »

POSTE-FRONTIÈRE

Le poste-frontière représente la scène sur laquelle se joue la pièce du passage d’un espace national à un autre. Si les petits postes-frontières se contentent d’une simple cabane posée au bord de la route accompagnée d’une barrière rayée, les grands arborent fièrement une architecture hautement symbolique, prenant en général la forme d’une arche plus ou moins majestueuse. En version classique, ethnique, moderniste ou kitsch, l’arche annonce la frontière, protège le passage, assure le contrôle et exprime la grandeur et la générosité du pays sans offenser le voisin.

FRONTIÈRE INFRANCHISSABLE

Si les frontières sont en général faites pour être franchies à certains endroits et sous certaines conditions, certaines d’entre elles sont totalement hermétiques, sans aucun point de passage. Par exemple Chypre, la frontière entre Israël et le Liban, et la zone coréenne démilitarisée sont toutes hermétiquement fermées et dotées d’un no man’s land administré par les Nations Unies. Mais au fond, aucune frontière ne peut être parfaitement hermétique, d’où les tunnels en Corée ou à Gaza.

FRONTIÈRE DÉMATÉRIALISÉE

Le transport aérien de masse a dématérialisé les territoires et, avec eux, les frontières. Tout se déroule dans le non-lieu qu’est l’aéroport, espace de transit globalisé, abstrait par excellence. Du moins en apparence, car chaque aéroport a aussi son envers du décor: espaces de contrôle et d’interrogation, de rétention et de détention. Ces espaces invisibles sont pourtant bien là ; ils deviennent sporadiquement visibles, par exemple lors de l’expulsion d’un sans-papiers sur un vol régulier. Mais en avion, il n’y a pas de frontière, on ne fait pas l’expérience du passage d’un espace national à un autre. Ne restent du passage que le contrôle de police et la boutique hors taxes.

FRONTIÈRE EXTERNALISÉE

Pour éviter de gérer la déportation des indésirables et en supporter les coûts afférants, certains pays tentent de délocaliser les contrôles à la source : ils opèrent au départ plutôt qu’à l’arrivée. Il s’agit d’une évidence managériale qui s’est enrichie d’arguments sécuritaires depuis le 11 septembre 2001.

FRONTIÈRES INTRAEUROPÉENNES

Enfant, j’ai vécu à quelques centaines de mètres d’une frontière et je me souviens qu’à force d’aller avec mon père faire les courses de l’autre côté, où la vie était manifestement moins chère, les douaniers étaient devenus des connaissances qui nous saluaient amicalement, sans jamais nous contrôler. Malgré cela, je redoutais chaque passage et je craignais toujours que nous nous fassions arrêter, comme si seul le dispositif de la frontière suffisait à me culpabiliser.

Plus tard, adolescent, je voyageais régulièrement entre un parent à Paris et l’autre à Stuttgart (le voyage en train durait 7 heures dans les années 1970, et dure encore 7 heures aujourd’hui). À Strasbourg, les policiers allemands – uniformes verts et berger allemand – montaient dans le train et contrôlaient méthodiquement tous les voyageurs. Au retour, c’était les Français – uniformes bleu marine et sans brigade canine – qui montaient à Kehl et procédaient de façon moins systématique. La vérification des identités à l’aide de walkie-talkies durait un certain temps. Parfois, une personne devait descendre du train. Je n’ai aucun souvenir de scène violente, tout se passait de manière feutrée, du moins dans mon souvenir.

Aujourd’hui, ces frontières intraeuropéennes ont disparu. Parfois, on en distingue encore les traces dans le paysage, mais la plupart du temps, elles ont complètement disparu. En fait, elles se sont déplacées vers les frontières extérieures de l’Europe, devenues le guichet unique pour tout l’espace qu’elles contiennent.

PASSAGE CLANDESTIN

Dans les années 1990, je travaillais comme couchettiste à la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, basé à Paris et affecté à des trains de nuit vers l’Italie, l’Espagne, l’Autriche et le Danemark. C’était un boulot idéal pour un artiste, même si le monde du transport ferroviaire était une sous-culture peu avenante : un univers macho, raciste, peu éduqué, aimant l’argent facile et votant bien à droite.

À chaque retour d’Italie, en gare de Turin, j’étais abordé par des hommes me proposant de l’argent pour les faire passer en France. Un jour, arrivé à Paris au terme d’un long voyage, j’avais vu la police démonter les plafonds de ma voiture et en sortir une demi-douzaine d’hommes. Ils avaient l’air résigné, presque pas surpris. Je n’avais rien vu; ils avaient dû se cacher là avant que je prenne mon service à Pise. Ils avaient passé plus de 15 heures au-dessus de ma tête, dans « mon » wagon, sans que je m’en rende compte.

La seule formation reçue de mon employeur consistait à citer le Code pénal dans mon contrat de travail, et particulièrement les peines encourues en cas d’aide à l’entrée illégale sur le territoire national. Dans mon bel uniforme bleu roi dessiné par Balanciaga, j’étais à la fois un rouage de la machine répressive et un suspect de trafic d’êtres humains. Ce fut donc avec soulagement que j’appris le non renouvellement de mon contrat de travail.

FRONTIÈRE ET MUR

Le no man’s land du mur de Berlin était par endroits si mince que l’été, on entendait les gens de l’autre côté parler par les fenêtres ouvertes. Cependant, le mur n’épousait pas exactement la frontière ; il était construit sur le territoire de la RDA, en retrait de la frontière. Et localement, le statut de certaines parcelles enclavées était bien plus complexe, poussant les deux Allemagnes à négocier des échanges de parcelles le long du mur. Ce fut le cas du fameux Triangle de Lenné, sorte de campement Occupy 20 ans avant Zuccotti Park, site de nombreuses actions de protestation et notamment de la seule fuite répertoriée d’Allemands de l’Ouest vers l’Est : 180 activistes, raccompagnés à l’Ouest dès le lendemain.

LA LOGIQUE DU SHTARKER

Aujourd’hui, c’est Israël qui a repris cette technique de construction de mur en-deçà (ou dans son cas, au-delà) de la frontière. En construisant son « mur de séparation » bien au-delà de la frontière, Israël ne s’est pas encombrée des mêmes réserves que la RDA. Ici, c’est la logique du shtarker qui l’emporte, qui vient affirmer qu’une frontière ne vaut rien si elle n’est pas traduite par un mur. En réalité, la protection des Israéliens, aussi légitime soit-elle, n’est que le prétexte fallacieux à la spoliation territoriale.

FRONTIÈRE INTÉRIEURE ALLEMANDE (1945-1989)

Je me souviens m’être fait arrêter sur la voie de transit entre Berlin Ouest et Hambourg, par une nuit froide et pluvieuse de novembre ou décembre 1987. C’était une autoroute où l’Est et l’Ouest se côtoyaient, une sorte de no man’s land de 250 km de large qu’il fallait traverser pour se rendre à Berlin Ouest depuis la RFA. Cette voie de transit était une zone de chasse prisée par les VoPos (police de la RDA) qui pouvaient facilement soutirer de l’argent aux Allemands de l’Ouest dans leurs grosses berlines et aux autres pigeons qui avaient eu le malheur de s’aventurer là.

Les policiers qui m’avaient arrêté parlaient avec un accent saxon incompréhensible et étaient d’un sérieux martial, absolu. Ils me mirent en cellule, d’où ils me sortaient régulièrement pour m’interroger. Les interrogatoires se déroulaient comme dans les films, avec une lampe de bureau braquée sur moi et toujours les mêmes questions: quel est le but de votre voyage ? où résidez-vous ? qui avez-vous rencontré ? qui connaissez-vous en RDA ? avez-vous des items interdits ? etc. Une fois l’interrogatoire terminé, j’étais ramené en cellule, avant que le cycle ne recommence. Quand la nuit fut finie et qu’ils en eurent assez, ils établirent mon amende au montant d’argent en ma possession (50 DM) et me laissèrent repartir, avec juste assez d’essence pour atteindre Hambourg.

LIGNE DE DÉMARCATION (FRANCE, 1940-1943)

En 1942, mes grands-parents décidèrent qu’il était temps de tenter un passage en zone libre. Ils se firent aider par des amis aryens, propriétaires d’un camion de déménagement. Ils cachèrent d’abord leurs deux filles qui parvinrent à passer en zone libre. Quand ce fut leur tour, quelques jours plus tard, ils furent arrêtés. Transférés à Drancy, où ils passèrent un an, ils furent déportés vers Auschwitz par le convoi n° 57 en date du 18 juillet 1943.

FRONTIÈRE COMME ARME

Qalandia, situé entre Ramallah et Jérusalem, est le principal point de passage entre la Cisjordanie et Israël. C’est le poste-frontière le plus cruel que je connaisse, dont le but est à l’évidence l’humiliation, la démoralisation et la déshumanisation des Palestiniens. Le lieu, destiné uniquement aux Palestiniens devant se rendre en Israël, est conçu de façon à ce que les « voyageurs » se sentent comme des animaux arrivant à l’abattoir. Ils avancent dans un dédale de couloirs grillagés, de blocs de béton et de postes de contrôle cachés derrière des vitres sans tain. Des ordres leur sont aboyés en hébreu à travers des haut-parleurs par des soldats souvent invisibles : avance, recule, stop, dégage, vide tes poches ! Qalandia est une excellente mesure de la brutale réalité de l’occupation. Ici, la frontière n’est pas juste la démarcation de deux territoires, c’est une arme consciemment engagée dans un conflit armé.

À CHEVAL SUR LA FRONTIÈRE

Du point de vue du capitalisme, la frontière est une entrave aux flux de biens et de capitaux. Ainsi, l’aéroport européen de Bâle–Mulhouse-Fribourg semble simplement ignorer le fait que Bâle, Mulhouse et Fribourg se trouvent dans trois pays différents. En Amérique, le Tijuana Cross-border Terminal, qui devrait être inauguré cette année, est quant à lui situé à cheval sur la frontière, littéralement. Ce terminal, accessible depuis Tijuana et San Diego, vient reconnaître l’existence de la frontière, mais surtout la nécessité de la transgresser. Le marché et l’État n’ont pas les mêmes intérêts.

FRONTIÈRE FANTASMÉE

La frontière est avant tout une construction mentale, un fantasme vieux comme le monde. C’est aussi une question épistémologique: comment s’opère le changement, comment passe-t-on de A à B ? Il faut voir le succès de la série Broen || Bron, co-production dano-suédoise, conçue, écrite et parlée en danois et en suédois, dont l’action débute par un cadavre trouvé sur le Øresundsbron, le pont reliant la Suède et le Danemark, juste sur la ligne séparant les deux pays. Le succès fut tel que des copies virent rapidement le jour : une version américaine sise entre El Paso et Ciudad Juárez, ainsi qu’une version franco-britannique dans laquelle le cadavre est retrouvé dans le tunnel sous la Manche, à mi-chemin entre la France et la Grande-Bretagne. Ces séries témoignent de la fascination exercée par le lieu exact de la frontière, le point de démarcation-même qui nous dit que sans le savoir, nous sommes déjà de l’autre côté.

 


Michael Blum est un artiste vivant à Montréal depuis 2010. Parmi ses projets, on compte A Tribute to Safiye Behar, un musée dédié à la maîtresse secrète de Mustafa Kemal Atatürk (9e biennale d’Istanbul, 2005), Cape Town – Stockholm (On Thembo Mjobo), un livre et une pièce radiophonique relatant l’enquête sur la relation complexe entre l’Afrique du Sud et la Suède (Mobile Art Production, Stockholm, 2007), Exodus 2048, une mise en scène d’un futur possible au Proche Orient (Van Abbemuseum, Eindhoven, 2008 ; New Museum, New York, 2009), et Palazzo Chupi, une réflection sur la convergence de l’art et de l’immobilier (Optica, Montréal, 2015). Il est professeur à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM, Montréal. www.blumology.net