Une commande citoyenne : entretien avec Pascal Le Brun-Cordier

En 2019, la municipalité de Tremblay-en-France mandate le directeur artistique Pascal Le Brun-Cordier pour accompagner une vingtaine de citoyen.ne.s dans un processus visant la commande d’une œuvre pérenne. Au terme de ses travaux, la vingtaine de Tremblaysien.ne.s retient, avec le concours du maire, l’œuvre Bain de forêt de Tadashi Kawamata. Retour sur une démarche d’art public centrée sur les citoyen.ne.s.

Laurent Vernet : La concertation citoyenne fut au cœur de la démarche d’aménagement du parc urbain boisé inauguré en 2019 à Tremblay-en-France, ville de 35 000 habitants située au nord de Paris. Plusieurs activités (ateliers, visites, rencontres) et une enquête auprès de 1200 citoyen.ne.s ont été mises en œuvre pour alimenter ce projet, qui a visé la conservation du caractère naturel du boisé et de sa biodiversité. Le dispositif que vous avez proposé pour la commande d’une œuvre pérenne pour ce parc – commande qui a été confiée à Tadashi Kawamata – a aussi reposé sur la concertation. Dans un premier temps, pouvez-vous revenir sur les grands moments de cette démarche de concertation, notamment sur le Cahier des désirs et des possibles ?

Pascal Le Brun-Cordier : Tout a commencé avec le souhait du maire de Tremblay-en-France de commander une œuvre à un artiste pour ce bois de 11 hectares qui se trouve, fait assez rare, au cœur de la ville. La directrice de la culture et de l’éducation populaire de Tremblay, Danielle Bellini, m’a contacté et nous avons proposé un dispositif de commande citoyenne d’un nouveau genre, en six étapes. La première a consisté à réunir le groupe d’une vingtaine d’habitant.e.s qui s’était impliqué dans la concertation du programme d’aménagement du parc boisé, en ayant notamment défendu avec vigueur, et avec succès, le fait que ce bois demeure non clôturé. Lors de la première rencontre, nous avons arpenté le bois, écouté le vent, marché les yeux fermés, enlacé des arbres et discuté aussi de ce que représentent dans notre culture et dans nos vies les forêts. Nous avons notamment parlé de La vie secrète des arbres, le livre à succès du forestier allemand Peter Wohlleben, mais aussi de Nos Cabanes, l’essai poétique et politique de Marielle Macé, et de beaucoup d’autres choses. Nous avons aussi parlé précisément de ce bois, de son histoire, de son peuplement.

Lors de notre deuxième rendez-vous, j’ai présenté 40 artistes aux habitant.e.s – que nous avons appelé le Comité des ami.e.s du bois –, en compagnie de la critique et commissaire Pauline Lisowski, des artistes qui avaient toutes et tous déjà travaillé dans et avec des forêts, des paysages… Parmi ces 40 artistes, hommes et femmes, en début ou en milieu de carrière, et aussi internationalement reconnu.e.s, une vingtaine a particulièrement intéressé le groupe.

Lors de la troisième étape, nous avons corédigé un cahier des charges nommé Cahier des désirs et des possibles, dans lequel les habitant.e.s ont indiqué leur intérêt pour des projets artistiques « proposant aux visiteurs une expérience sensorielle; ayant une valeur d’usage; contextuels; révélant les singularités paysagères du bois; proposant un parcours… » Ce document précisait aussi la méthode (nous souhaitions commander un projet à cinq artistes, rémunérés, rencontrer ces artistes, puis retenir finalement un projet), les contraintes techniques (pas d’électricité, entretien simple…), le calendrier, le budget (100 000 euros pour la production de l’œuvre et 10 000 euros pour la rémunération de l’artiste lauréat). J’ai transmis ce Cahier des désirs et des possibles aux artistes présélectionné.e.s. Cinq étaient à la fois intéressé.e.s et disponibles : Nils Udo, plasticien allemand déjà entré dans l’histoire de l’art, à l’origine du courant Arts in nature; Tadashi Kawamata, plasticien japonais connu pour ses créations in situ; matali crasset, designer française qui a déjà créé en forêt; Thierry Boutonnier, artiste revendiquant ses origines agricoles, créant des projets collectifs ancrés dans le vivant et Benedetto Bufalino, jeune plasticien dont les créations détournent avec humour des objets urbains, comme la voiture.

Ces cinq artistes sont venus à Tremblay, puis ont imaginé un projet, parfois plusieurs, qu’ils et elles sont venu.e.s présenter au comité des amis du bois. Cette quatrième étape de notre processus fut riche en discussions directes avec les artistes, sur leurs perceptions du bois, leurs idées et leur mise en œuvre, leur respect du Cahier des désirs et des possibles… Les projets allaient dans des directions très différentes : un belvédère faisant office de seuil, un espace de méditation poétique, un rituel participatif musical basé sur l’observation de la vie du bois, une immense limousine transformée en banc serpentin et en plateforme pour les photos de mariage (l’une des entrées du parc se trouve devant la mairie), et le projet lauréat. Une seconde rencontre, un mois plus tard, a permis aux artistes de préciser, parfois de modifier, certains aspects de leur projet, suite aux échanges avec les habitant.e.s. Les services de la Ville ont aussi étudié les dossiers, afin d’anticiper d’éventuelles difficultés techniques ou de maintenance.

Lors de la cinquième étape, cinq mois seulement après le lancement de la démarche, le maire était présent ainsi que l’adjoint à la culture : les ami.e.s du bois leur ont présenté les cinq projets, leurs forces et parfois leurs fragilités, et une riche discussion s’est engagée. Trois des cinq propositions ont suscité un vif intérêt et une a finalement fait l’unanimité, celle de Tadashi Kawamata intitulée Bain de forêt — traduction de Shinrin-yoku, la fameuse pratique sylvothérapeutique japonaise. L’œuvre, réalisée en 2020, est constituée d’une vingtaine de cabanes et de grands nids en bois installés très haut dans les arbres, accessibles uniquement par le regard. Ces cabanes perchées, toutes différentes, sont assez éloignées les unes des autres, de manière à ce que les promeneurs n’en voient jamais plus de deux simultanément, et forment ainsi un parcours d’une dizaine de kilomètres. Pour Tadashi Kawamata, « en marchant le long de ce sentier, en regardant le ciel à la recherche de ces repères, les promeneurs, au fil des saisons, découvriront des arbres et des plantes différemment, des insectes, des oiseaux migrateurs, et bien d’autres choses encore. »

Pendant la sixième et dernière étape, dédiée à la fabrication et à l’installation des cabanes et des nids, de nombreux ateliers avec les habitants ont été organisés. Une centaine de nichoirs ont aussi été réalisés par des enfants, en lien avec des ornithologues.

L V : Les citoyen.ne.s qui ont participé à la commande ont eu le rôle de commissaire. Quelles ont été, à ce titre, leurs responsabilités ? Quels sont les impacts de cette posture sur leur engagement en tant qu’ambassadeurs, voire de médiateurs de l’œuvre ?

P LBC : La vingtaine d’habitant.e.s présent.e.s s’étaient déjà beaucoup impliqué.e.s dans la phase de concertation du projet d’aménagement du bois. Ils et elles ont tout de suite accepté de participer à ce processus de commande citoyenne. Le groupe était très divers. Aucun membre n’était auparavant connaisseur du champ de l’art contemporain ou n’avait été associé à une telle démarche. Ils et elles étaient là pour découvrir des artistes, apprendre, se familiariser avec leurs univers, co-élaborer ce cahier des charges pour une œuvre d’art public, destinée donc à la collectivité, puis discuter de manière argumentée des projets des uns et des autres. Ce fut une riche expérience de démocratie, fondée sur trois principes – l’« égalité des intelligences » (Jacques Rancière), le développement des « capabilités » (Amartya Sen) et la mise en œuvre des droits culturels (Déclaration de Fribourg) –, où des citoyen.ne.s sont mis en situation de découvrir, d’apprendre, de délibérer et de choisir collectivement une œuvre d’art public.

Dans cette communauté citoyenne, il est important de souligner que l’expert que je suis n’a pas choisi l’artiste, ni imposé son expertise, mais plutôt partagé ses connaissances, avec la présentation d’un très large panel d’artistes, puis animé des discussions en veillant à ce que la parole circule, soit argumentée et que l’écoute soit attentive et bienveillante. Quant aux habitant.e.s, ils et elles ont pleinement participé au projet – dans les trois sens que la philosophe Joëlle Zask donne à la participation, cette notion fourre-tout, largement démonétisée du fait de la participation cosmétique qui prévaut trop souvent dans les dispositifs mis en place dans le champ de l’urbanisme par exemple : ils et elles ont non seulement pris part mais aussi apporté leur part (en contribuant par leurs remarques, leurs idées) et reçu une part (en ayant découvert des artistes, des démarches de création…). L’échelle de la participation citoyenne de la sociologue Sherry Arnstein compte huit niveaux : les deux premiers correspondent à une pseudo-participation, les trois suivants à des formes de coopération symbolique, les trois derniers désignent des situations où les citoyens disposent d’un pouvoir effectif. Nous étions positionnés en haut de cette échelle. Cette situation leur a permis de devenir des médiateurs capables de parler avec grande précision et pertinence du projet.

Quand nous avons disposé des cinq projets, j’ai proposé que l’on organise des présentations publiques et des discussions, notamment avec des groupes de jeunes, voire une exposition et une consultation en ligne, mais cela n’a pas été possible dans les délais du programme. La prochaine fois que je piloterai un tel projet, j’inclurai cette septième étape afin d’impliquer un plus grand nombre d’habitant.e.s, notamment les plus jeunes.

L V : Le dispositif que vous avez imaginé pour cette commande repose sur une vision de la démocratie participative qui pousse encore plus loin la démarche des Nouveaux commanditaires, qui permet aussi à tout citoyen.ne de faire une commande d’œuvre à un artiste. En quoi ?

P LBC : Dans le dispositif Nouveaux Commanditaires imaginé par François Hers il y a une trentaine d’années, et que je suis avec un grand intérêt, un point m’a toujours embarrassé : le choix de l’artiste invité à créer une œuvre est du ressort de l’expert, un professionnel mandaté par la Fondation de France et nommé médiateur. Les commanditaires, en fait, ne choisissent pas, ou plutôt ils et elles choisissent d’accepter l’artiste choisi par le ou la spécialiste.

L V : Selon le Cahier des désirs et des possibles, l’œuvre sélectionnée devait proposer une expérience sensible. Selon la définition que vous en proposez[1], la ville sensible a une dimension sensorielle, mais aussi sociale et politique. Le Bain de forêt de Kawamata, tel qu’il se vit aujourd’hui dans le parc de Tremblay-en-France, participe-t-il au « partage du sensible » développé par Jacques Rancière ?

P LBC : La ville sensible, que la création en espace public peut contribuer à développer, articule, je crois, trois dimensions : esthésique d’abord (c’est une ville proposant des expériences sensorielles riches et agréables, visant à intensifier notre sentiment d’existence), éthique ensuite (c’est une ville sensible à la diversité de celles et ceux qui y vivent, y compris les vivants non humains avec qui nous coexistons), politique enfin (c’est une ville dont le « partage du sensible », au sens que Jacques Rancière donne à cette notion, et que nous allons expliciter plus loin, nous paraît juste et intéressant).

L’œuvre de Kawamata contribue bien à l’essor de cette ville sensible. Sur le plan esthésique ou sensoriel d’abord : elle nous amène à considérer les cimes et à dériver dans un rêve d’enfance, en cherchant ces curieuses cabanes perchées, en arpentant de petits sentiers loin de l’allée centrale du bois. En ce sens, elle intensifie l’expérience de la forêt, lui donne une troublante étrangeté, une texture légèrement surréaliste. Pour les promeneurs qui font ce Bain de forêt et s’abandonnent à la rêverie, la fiction s’immisce facilement dans le réel (qui vit là-haut ?), d’autant qu’il n’est pas évident qu’il s’agisse d’un projet artistique. Cette irruption poétique trouble et épaissit notre rapport au réel, et paradoxalement je crois, lui donne plus de relief.

Sur le plan éthique ensuite : le Bain de forêt relève de l’art du care en nous invitant à prendre soin de nous et aussi en nous amenant à modifier notre régime de sensibilité aux vivants non humains qui nous entourent dans ce parc boisé et auquel nous prêtons autrement attention en suivant ce parcours poétique.

Sur le plan politique enfin : cette installation modifie le « partage du sensible » d’une manière intéressante. Avec cette expression, Jacques Rancière désigne « un découpage des temps et des espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme d’expérience[2]. » Le sensible dans la cité exprime ici la manière dont elle est agencée, configurée, ce que Rancière appelle aussi la « police » : ces articulations distinguant ce qui est licite ou illicite, légitime ou illégitime, visible ou dicible, caché ou tu, inclus ou exclus, etc. Je crois qu’un des enjeux majeurs du travail artistique et culturel dans l’espace public consiste à questionner, voire modifier ce « partage du sensible », c’est-à-dire l’ordre des choses, l’agencement de nos sociétés.

Ici le « partage du sensible » est doublement modifié. D’abord, en amont de la création, avec ce processus de commande citoyenne : le « partage du sensible » qui prévaut dans le champ de l’art public a été modifié car, on l’a vu, des citoyen.ne.s ont choisi des artistes, puis un artiste et son projet, pour une œuvre d’art public dont le choix revient généralement à des commissaires professionnel.e.s, à des commissions d’experts ou à des élus. Puis, après l’installation de l’œuvre, car celle-ci, on l’a dit, perturbe les évidences sensibles en greffant dans le réel ces objets semi-fictionnels : l’acte artistique, le geste poétique, généralement enclos dans les lieux de l’art, sont déployés dans le paysage, accessibles à tout le monde.

[1] Pascal Le Brun-Cordier , « La ville sensible », dans Fabrique de la ville, fabrique de cultures, sous la direction de Danielle Bellini et Michel Duffour, Paris, Editions du Croquant, 2020, p. 124-129.

[2] Jacques Rancière, Le Partage du sensible, Paris, La Fabrique, 2000, quatrième de couverture.


Directeur artistique et enseignant, Pascal Le Brun-Cordier est spécialisé dans le champ de l’art en espace public. Via l’agence Vertigo In Vivo et le réseau Villes in Vivo, il collabore avec des collectivités territoriales et des associations sur des projets de création artistique en espace public et d’urbanisme culturel. Professeur associé à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il dirige le Master Projets culturels dans l’espace public qu’il a fondé en 2005. Il publie régulièrement sur ces sujets, notamment dans la revue Klaxon dont il est rédacteur en chef. https://pascallebruncordier.tumblr.com

Historien de l’art et urbanologue, Laurent Vernet est titulaire d’un doctorat en études urbaines de l’Institut national de la recherche scientifique. Chercheur invité au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal, ses travaux abordent, dans une perspective sociologique, les modes de production et de réception des œuvres d’art dans les espaces publics. De 2009 à 2018, il a travaillé au Bureau d’art public de la Ville de Montréal. Il a animé l’émission Art massif (Savoir Média, 2020); une série d’entretiens avec des artistes sur leurs réalisations en art public.