Transmission + ReTransmission, un projet de BALCONY

La vitrine Daigneault/Schofield
Montréal
15 mai –
4 juillet 2021

L’exposition internationale itinérante Transmission, initiée par BALCONY, un regroupement de commissaires indépendants, a réuni entre 2020 et 2021 15 artistes et neuf commissaires de sept pays[1]. Les professionnels de BALCONY ont souhaité instaurer un espace pour réfléchir à l’impact de la pandémie de COVID-19 pour l’avenir de la culture et de ses institutions. La commissaire montréalaise Joyce Yahouda, membre du collectif, a voulu accueillir l’évènement à Montréal et a invité dix artistes canadiens à exposer dans cette seconde itération, le volet ReTransmission, présenté à la Vitrine Daigneault/Schofield.

Au cœur de cette stratégie, le choix des vitrines et celui de l’espace de la rue, comme lieux de présentation des projets, sont emblématiques de cette période de confinement. Le volet européen réunit 14 œuvres numériques, disposées sur les parois des vitrines des centres et des galeries d’art situés dans les différentes villes (Paris, Londres, Berlin, Plzeň, Stockholm, Tel-Aviv, New York), alors que les œuvres du pendant canadien sont toutes tridimensionnelles et visibles de la rue. Pour chacune d’elles, un code QR apposé sur les parois des vitrines donne accès à un contenu vidéo ou audio à capter sur place[2].

À l’origine, l’idée était de transmettre une parole ébranlée par l’incertitude en cette période trouble. À la question posée par la conservatrice en chef de l’évènement, Drorit Gur-Arie, « qu’est-ce que le langage aujourd’hui ? », la réponse pourrait être que l’actualité sanitaire a incité les artistes à raviver leurs discours, à amplifier leur voix pour conscientiser et témoigner de réalités sociales perturbatrices. À cet effet, plusieurs artistes de la branche européenne usent de la musique et du son. Ainsi, Ondrej Líbal (Political Street Organ, 2020) caricature l’endoctrinement politique en créant une machine de propagande, sorte d’orgue de Barbarie qui diffuse des messages désarticulés dans les rues. David Bloor (Wave, 2020), lui, trafique le son d’une boite à musique à l’aide d’un synthétiseur avec, comme résultat, un bruit indéfinissable, abstrait, stridente métaphore du discours incisif sur l’épidémie. Les périodes de crise véhiculent leurs lots de tragédies. Ainsi, les cas de violences faites aux femmes ont explosé pendant la pandémie. Céline B. La Terreur (Mask 19, 2020) lit un texte bouleversant décrivant les sévices subis par les femmes partout dans le monde. Ces révélations invitent à rompre le silence et à faire acte de solidarité.

Si la dénonciation et la critique caractérisent les œuvres de plusieurs artistes du volet européen, d’autres s’inspirent des traditions et des rituels. L’œuvre audio de Paul Malone (Virus Relic, 2020) s’intéresse ainsi aux théories et aux mythes cultes qui tentent d’expliquer l’origine du monde et les phénomènes naturels. Elle met en parallèle des pratiques ancestrales, celles des shamans par exemple, et les rites liés à la pandémie tel le port du masque. Dans une œuvre prémonitoire d’une grande actualité, Dafna Shalom (Evening Prayer, 2008) revisite elle aussi les rituels. Elle se met en scène, en reconquête d’ancrages, par la prière. Réalisée avant la pandémie, l’œuvre fait écho aux situations de crise qui constituent un terreau propice à la remise en question de nos croyances. Les artistes européens ont davantage proposé des constats sur la désorganisation sociale et la prolifération des discours contradictoires sur le virus, notamment chez Nicola Rae (Coronavirus Mediatization Frequencies, 2020) qui dénonce la distorsion de ce chaos médiatique souvent décrié, à travers une œuvre complexe où se mêlent imagerie médicale et captation sonore.

Dans l’articulation canadienne de l’exposition, les artistes abordent cette notion de transmission en mettant l’accent sur le lien à l’Autre, sur la reconquête de soi et sur le pouvoir de la création. Des visions davantage tournées vers un avenir meilleur. Ainsi, la question identitaire est abordée dans l’œuvre de Moridja Kitenge Banza (TNMOA/The National Museum of Africa, 2009-2020) par la simple évocation d’un symbole de la culture africaine. Avec la création de son simulacre de musée, dont les œuvres sont absentes, l’artiste invite à l’ouverture à l’Autre, à la reconquête de son patrimoine artistique mis à mal par le colonialisme et l’appropriation culturelle. Karen Tam (Banner for Xiao Zhen Xie, 2021), quant à elle, poursuit son engagement envers la diaspora chinoise et dénonce les préjugés et le racisme dont sont victimes les femmes et les aînés d’origine asiatique. En brodant le nom de Xiao Zhen Xie sur une bannière, Tam rend ici hommage à cette femme de 75 ans, victime d’une agression physique de la part d’un homme blanc raciste aux États-Unis.

L’après-pandémie sera-t-elle propice à une ouverture plus franche aux populations migrantes par exemple ? Annie Briard et Rafael Puyana (Modulada Amplitud, 2021) établissent des topographies virtuelles, Vietnam ou Colombie, avec des images et des chansons de divers pays, interrogeant notre capacité à tisser des liens avec des ressortissants étrangers.

« Après la peur et le retrait, l’arme ultime sera la créativité », nous dit Laurent Bouchard (OBSERVATION frayeur, chaos, 2021). Dans cette œuvre audio aux accents poétiques, il nous enjoint à repenser nos modes de vie. Dans cet esprit, Alana Riley (Le travail essentiel, 2021) valorise les gestes simples, s’occuper des plantes dans les bureaux vides; une attention aux petites choses pourtant essentielles. Cette créativité, chez Massimo Guerrera (Domus. Les résonnances des plateformes, 2017-2021), s’actualise dans une réflexion existentielle elle-même incarnée dans une déambulation dans son appartement. Sa narration à caractère incantatoire invite à l’écoute de nos états psychiques, de l’état énergétique des lieux. La métaphore du corps dans la maison évoque un espace d’expérience, une résonnance des voix pour une meilleure communication entre humains.

Transmettre implique un legs et un devenir. Dans son installation (L’art en vitrine, 2021), Nicolas Mavrikakis personnifie Joseph Beuys et livre un récit de son œuvre Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort[3]. L’isolement nous aura-t-il faits prisonniers de nous-mêmes, en cette ère où les repères sont brouillés ? Par cette incursion dans l’histoire de l’art, l’artiste évoque sa passion pour l’enseignement, apprendre à voir à ceux qui n’écoutent peut-être plus. Sauvegarder la mémoire de l’art sera essentiel pour un ancrage culturel nécessaire à une présence au monde. Surtout ne jamais faire le deuil de l’art.

Dans un monde où tout bouge, il est primordial de consolider son patrimoine individuel. Fabrizio Perozzi (CORRESPONDANCES, Hommage à Roman Cieslewicz, 2021) incarne le passage du temps dans une palette de couleurs. Alors que sa vidéo trace un parcours affectif, apportant un éclairage sur le précieux héritage laissé par un professeur, aussi sur des monuments inspirants, des influences culturelles, les liens familiaux. Il est question de l’absolue nécessité de contrer le sentiment de panique du temps présent par la mémoire d’une vie. D’autres parcours affectifs et spirituels sont proposés dans ce volet. La vidéo silencieuse de Jacques Bilodeau (Masses, 2014-2021) nous plonge au cœur des panneaux mouvants de son installation, un parcours énigmatique et introspectif. Alors que pour Jacqueline Benyes (Time Out, 2021) la contemplation de la mer permet un temps d’arrêt pour une connexion avec soi-même.

La pandémie a nourri un sentiment de perte de repères généralisé. Transmission + ReTransmission suscite des questionnements pour l’après, pour une conscientisation accrue : l’art devra être le véhicule privilégié pour les changements de demain, il devra se faire l’architecte de valeurs nouvelles.

 

 


Chantal Boulanger est historienne de l’art et autrice. Depuis près de trente ans, elle a agi successivement à titre de critique d’art, de galeriste (Galerie Chantal Boulanger, 1986-1993), de commissaire d’expositions. Elle a également publié des essais destinés à des catalogues d’exposition et à des ouvrages théoriques. De 2001 à 2006, elle fut directrice du Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul et du Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. Elle a enseigné l’histoire et la théorie de l’art à l’Université Laval et à l’Université du Québec à Chicoutimi. De 2006 à 2013, elle a agi comme chargée de projets au Bureau d’art public de la Ville de Montréal. Elle a également été spécialiste en arts visuels au Programme d’Intégration des arts à l’architecture du ministère de la Culture et des Communications du Québec.

[1] Pour plus de détails (en anglais seulement) : https://balcony-art.com/about/
[2] Pour avoir accès aux œuvres des artistes : bit.ly/3gR0t60
[3] Performance de Beuys d’une durée de trois heures réalisée à la galerie Alfred Schmela à Düsseldorf (Allemagne) le 26 novembre 1965, et visible uniquement de l’extérieur, à travers une vitrine.