Stop Filming Us, Joris Postema

Pays-Bas | 2020 | 1 h 35 min

Français, anglais, néerlandais, swahili.
Sous-titres : français
Réalisation : Joris Postema
Production : Janneke Doolaard
Image : Wiro Felix

Le documentaire que Joris Postema a réalisé en République Démocratique du Congo est loin d’être parfait, on ne se le cachera pas. Il est même bancal, asymétrique, à la mesure des relations que de nombreux occidentaux blancs entretiennent avec les populations locales. Tourné à Goma, le film part d’une bonne intention, du point de vue « blanc » seulement. Du point de vue congolais, la coupe est pleine. La bonne intention est encore et toujours teintée d’un colonialisme insidieux. Et Postema tombe dans son piège. Même si, a priori, la démarche a été préparée en bonne et due forme. Le cinéaste néerlandais s’est rendu en effet dans l’association culturelle Yolé ! Africa, à Goma, pour travailler avec son équipe locale. Mais il se heurte bientôt à un mur, confronté, parfois avec gentillesse et douceur, parfois plus frontalement, à des gestes qui s’avèrent offensants, marqués d’une verticalité coloniale que ne réalise même pas Postema.

Le film aurait pu rester dans cette dualité douloureuse et inconfortable pour le spectateur qui se demande sans cesse ce qu’il cautionne. Mais là où la proposition se démarque, c’est lorsque les membres de l’équipe de Goma regardent des portraits pris dans un camp de réfugiés et cherchent à y débusquer le formatage esthétique du regard blanc. Et de constater que les images ont été réalisées par une compatriote, Ley Uwera. Le verdict tombe : elle est bien congolaise, mais elle se moule dans la vision blanche des ONG présentes sur place en grand nombre. Lassés de ce regard misérabiliste sur les faillites d’un régime, fâchés contre un racisme larvé qui s’instille même dans une bonne intention, les membres de Yolé ! Africa se débattent avec ces contradictions. Postema suit alors une photographe et réalisatrice, Bernadette Vivuya, en plein tournage de son propre film avec lequel elle souhaite forger une image différente de Goma et de sa population, mais qu’elle peine à financer. La situation est symptomatique de la difficulté à s’extirper des stéréotypes. Stop Filming Us suit aussi la photographe Ley Uwera lorsqu’elle conçoit ses portraits de femmes et leurs enfants dans un camp, afin de produire une image de type « Unicef ». On la voit aussi prendre le portrait de « gueules » singulières dans un public d’un festival, autre facette plus personnelle de son travail. Et il y a aussi un autre photographe, Mugabo Baritegera, qui mitraille à tout va dans les rues de Goma, tentant lui aussi de se débarrasser des clichés occidentaux en leur substituant une vision plus positive de la ville et des gens. Jusqu’à la fin de son tournage, Postema se retrouvera systématiquement en porte-à-faux, à l’image de nombreux débats actuels dans lesquels les majorités blanches occidentales ne semblent pas comprendre qu’il faut cesser de parler pour les nations du continent africain.

Une position qui a été comprise ironiquement grâce à la pandémie par le grand-reporter canado-irlandais Finbarr O’Reilly, récipiendaire du prix Carmignac de photojournalisme. Ce fin connaisseur de la République Démocratique du Congo devait retourner sur le terrain, mais la pandémie l’a amené à injecter sa bourse de 50 000 € dans le tissu local en passant commande à des photographes locaux dont font partie Uwera et Vivuya. « Il est important que ce ne soit pas seulement des photographes blancs qui contrôlent le récit sur le Congo… Il faut viser l’égalité et la justice », déclare O’Reilly au journal Le Monde, délaissant sa fonction de photographe pour celle d’éditeur pour la plateforme du projet congoinconversation.fondationcarmignac.com. C’est ce que Postema était sur le point de réaliser, sans parvenir in fine à se départir de son pouvoir, aussi gentiment partagé qu’il soit. Les acteurs et actrices du film montrent qu’il ne suffit plus de les écouter, de partager; désormais, il faut les laisser parler, s’en remettre à leurs visions qui n’ont que faire de l’aumône qui leur est faite.

 


Bénédicte Ramade est historienne de l’art, critique et commissaire indépendante, spécialisée dans les domaines de l’écologie et de l’Anthropocène. Elle a commissarié Temps longs, quatrième volet du projet en ligne Quadrature de la Galerie de l’UQAM. Elle commissarie la première exposition solo au Québec d’Anahita Norouzi avec la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement à venir au printemps 2022.