Simon Beaudry : une quête de sens au-delà de l’identité

Québécosse – Une identité et un pays transculturels
Maison de la culture Frontenac
Montréal
25 avril –
3 mai 2018


La démarche artistique de Simon Beaudry prend source dans un désir de liberté où les questions identitaires sont porteuses d’émancipation individuelle et collective. Beaudry traduit ce désir dans une pratique transdisciplinaire qui participe à la création d’un pays fictif (Québec indépendant) dont l’histoire et les fondements se construisent par la présentation d’expositions artistiques comprenant vidéos, archives trafiquées, montages photographiques, éléments de costume et objets détournés. L’artiste utilise de façon transversale certains codes et procédés tant publicitaires qu’artistiques, notamment l’image de marque, le design industriel, le recours à l’art action et l’intervention dans l’espace public afin d’explorer une frange créative nouvelle qui met au défi nos conceptions et symboles identitaires québécois. Réarticulés, transformés, déconstruits à travers sa pratique, ces symboles semblent maintenant pointer au-delà de leur référent original vers une sur-identité qui ne serait pas « inter » ou « multi », mais plutôt « trans » culturelle.

L’exposition Québécosse a pour origine un voyage effectué par Beaudry en septembre 2014, en plein cœur de la campagne référendaire écossaise. Pendant trois semaines, l’artiste a arpenté le territoire écossais en déployant divers chantiers de création spontanés et intrusifs, souvent campé dans le personnage du Conducteur, un être qui se déplace d’un état « province », plus limité, à celui d’un état « pays », plus émancipé et libre. Interprété par l’artiste lui-même, ce Conducteur emprunte des éléments identitaires d’ici et d’Écosse comme un kilt et une ceinture fléchée, un casque de poils orné d’un panache, un t-shirt à l’effigie d’un Québec libéré, un drapeau écossais agrémenté de fleurs de lys, etc. qu’il projette dans une image complexe, chargée d’un sens idéalisé. Sa présence en Écosse, à la fois incongrue et déstabilisante, créait autour de lui une zone mixte où la question d’une indépendance trouvait non seulement un écho outre frontière au travers des symboles québécois portés par le Conducteur, mais aussi des résonnances dans l’individu par la prise de liberté de l’artiste dans l’espace public. Par cette exposition, Beaudry semble vouloir à la fois nous placer devant une culture de la libération qu’il invente au fur et à mesure et une libération par la culture qui s’opère au moment même de sa dématérialisation. 

D’emblée, dans un parcours circulaire, Beaudry propose une structure géographique, théorique et métaphorique qui se déploiera progressivement dans le récit de son voyage. Déconstruite en fin de piste, cette structure faite d’un dessin d’enfant représentant Beaudry en costume, d’un itinéraire Google, de traces rédactionnelles annotées et de montages vidéo, campe donc le sujet de l’exposition dans un univers mixte fait d’images réelles et fictives dont la présence simultanée place le spectateur devant l’utopie de ce pays transculturel qu’imagine l’artiste. Le Conducteur n’agit pas dans l’espace partagé avec le spectateur, mais bien au-delà, dans une zone ambigüe qui forme le véritable territoire du pays de Beaudry, une zone dans laquelle les cultures québécoise et écossaise existeraient l’une à travers l’autre indistinctement. L’affirmation proposée par Beaudry, avec cette exposition, concerne justement cette coexistence transversale et un possible reflet dans celle-ci. Que subsiste-t-il dans une telle identité transculturelle, sinon cette possibilité d’être tout à la fois ?

C’est avec le territoire écossais en toile de fond que les interventions de Beaudry sont les plus percutantes. Les impressions numériques et les vidéos présentées dans l’exposition montrent souvent un arrière-plan rural d’où se détache un personnage étrange qui s’active dans un élan de plus en plus vain. Chargé de symboles identitaires québécois et écossais actualisés, revisités, l’accoutrement que porte le Conducteur tranche avec la nature qui accompagne ses pas. Plaqués sur un territoire prêt à changer de main, ces symboles parfois subversifs et non-conventionnés (ex. un drapeau québécois arborant une seule fleur de lysée en son centre) témoignent d’une fiction où les paysages écossais porteraient, par exemple, un peuple québécois affranchi. À maintes reprises, notamment dans la vidéo La croisée des chemins, le Conducteur tentera d’agir sur ce territoire. De façon symbolique, il tracera des frontières faites d’une jonction entre rubans « danger » et ceinture fléchée, il travaillera les terres en culture, il frottera ses bois sur les arbres indigènes tel un cerf tentant d’aiguiser son panache. Le pays de Beaudry est en quête de territoire, revendication ultime d’un peuple souverain qui est souvent à l’origine de ses mythes et de ses symboles.

En crépuscule, les dernières images de l’exposition montrent un conducteur qui retourne à lui-même, introspectif dans une déambulation qui trahit sa désorientation; témoignage des grandes espérances qui l’ont traversé dans ce périple initiatique et dont le frottement avec la réalité ne laisse indemnes ni le costume ni l’interprète. Pour Beaudry, le Québécossais n’est pas seulement une fiction, c’est aussi la proposition d’un humain nouveau, hybride et affranchi de ses identités préalables; une réalité improbable, mais non impossible, qui sous-tend la rencontre de deux identités qui deviennent autres, une autre. Dans la trame narrative de l’exposition, le Conducteur en vient à incarner lui-même cette indécision et ce questionnement quant à ce futur à portée de main exhorté par le référendum. Restera-t-il figé comme le cerf devant les feux d’une voiture comme dans La perte des repères ou prendra-t-il à bras le corps ce morceau de roc écossais tel que l’on peut observer dans Soulèvement ?

À partir de ce trajet initiatique, Beaudry propose de regarder au-delà des symboles et des conceptions identitaires pour mieux embrasser une nouvelle ère en construction, incomplète, faite de réalité et de fiction à la fois. Il revendique une culture non circonscrite qui se meut dans une ou plusieurs autres et dont les différents éléments renvoient à une réalité commune à tous. L’identité transculturelle qu’évoque Beaudry est à l’inverse de la tautologie alors que l’un peut renvoyer au tout, à certaines parties et à lui-même indistinctement, simultanément, inversement. Dans un tel contexte, il est possible de se demander si ce n’est pas justement cette quête d’indépendance, en elle-même, qu’elle soit individuelle ou collective, qui permet d’imaginer cette identité et ce pays transculturel évoqué par Beaudry. C’est peut-être en fait de cette action seule (chercher l’indépendance, la liberté) que peut émerger une identité où tous y trouvent écho.

 


Pour Guillaume Allyson, l’écriture représente une extension de ses recherches en arts visuels. Formé d’abord au travers d’études collégiales en sculpture et ensuite aux idées lors de son passage à l’Université Concordia, il oscille maintenant entre ses activités de consultant en art contemporain et le désir de créer du contenu visuel ou textuel. Coordonnateur d’un lieu de culture émergent pendant près de 10 ans, il se concentre maintenant sur son projet Pondoir, un espace de collaboration où artistes et acteurs culturels peuvent bénéficier de services adaptés.