Sandlines, the Story of History, Francis Alÿs

Irak | 2020 | 1 h 1 min
Anglais, Arabe
Sous-titres : Français
Réalisation : Francis Alÿs
Scénario : Francis Alÿs
Montage : Julien Devaux
Son : Felix Blume
Image : Julien Devaux, Ivan Boccara, Francis Alÿs
Costumes : Francis Alÿs

En une heure, l’histoire de l’Irak aura été jouée et déjouée par des enfants. Ce n’est pas le premier projet que l’artiste belge Francis Alÿs réalise avec ces « acteurs » et « actrices » pour qui le jeu est inné. Le public montréalais avait déjà pu visionner, grâce à la série Children’s Games, une bonne dizaine de ses réalisations tournées entre 1999 et 2018, et magistralement exposées au Musée d’art contemporain de Montréal à l’automne 2019 avec MOMENTA, biennale de l’image.

Cette fois-ci, Alÿs a posé sa caméra dans les paysages poussiéreux et montagneux d’un village de bergers non loin de Mossoul, siège d’âpres combats en 2016 entre les combattants de l’État Islamique et l’armée irakienne. Petites filles et petits garçons de la minorité confessionnelle yézidie y rejouent un siècle d’histoire depuis les accords franco-britanniques de Sykes-Picot visant surtout à se répartir les richesses pétrolifères du pays, asseyant un roi fantoche au pouvoir afin de mieux contrôler le flux d’or noir. La ressource traverse toute l’histoire du pays en proie à l’avidité de ses dirigeants et de leurs alliances. Si certains personnages comme Sadam Hussein et les sinistres silhouettes de l’E.I. sont plus identifiables pour le public occidental, les tractations entre les deux grandes puissances coloniales surveillées de près par l’Empire ottoman voisin, au début du 20e siècle, sont moins familières. Elles expliquent beaucoup le bourbier politique dans lequel se débat la région. Les enfants jouent avec précision, tout en entretenant la candeur due à leur âge grâce aux costumes dont ils et elles sont affublé.es, accompagné.e.s çà et là des troupeaux de Nerkzlia, figurants dociles, à l’image d’un peuple qui a voulu y croire, au fil des révolutions et des coups d’état.

La scène dans laquelle chaque puissance coloniale a démarqué son territoire avec des pigments tantôt vermillon, tantôt bleu roi, fragile ligne de démarcation évitée avec une précision remarquable par les membres du troupeau, est saisissante. Surtout lorsque juste après, celle-ci est piétinée et empoussiérée par la course folle des vingt enfants du village. Alÿs a réussi une mise en scène à la fois touchante et saisissante, intégrant avec brio quelques effets spéciaux, faisant apparaître là un geyser de pétrole, recouvrant ici les reliefs caillouteux de l’ombre macabre d’une figure de Daesh armée d’un sabre égorgeur, lancée à la poursuite d’une petite fille courant en s’époumonant. La terreur n’est jamais bien loin. Néanmoins, les enfants triomphent de tout, comme lorsque la petite troupe assiste à une représentation de théâtre de marionnettes, qu’importe la manipulation malhabile des poupées. Garçons et filles trépignent, s’emballent, conspuent les vilains, acclament les vainqueurs. On devine cette parenthèse bien précaire, ce temps en dehors de la gravité de la subsistance, bien trop court, à l’image de l’histoire actuelle de ce pays. Encore secoué par l’instabilité politique, il est toujours victime de l’appétit d’autres nations pour ses ressources, toujours infantilisé par le jeu des alliances géopolitiques de la région.

Francis Alÿs n’est pas tombé dans le cliché d’une vision misérabiliste ou désespérante. Oui, l’histoire se répète, nœud gordien dont les enfants récitent avec application les ratés et les impasses. L’avenir leur appartient. Espérons que les bagarres jouées « pour de faux » par ces personnages ne resteront qu’un jeu.

 


Bénédicte Ramade est historienne de l’art, critique et commissaire indépendante, spécialisée dans les domaines de l’écologie et de l’Anthropocène. Elle a commissarié Temps longs, quatrième volet du projet en ligne Quadrature de la Galerie de l’UQAM. Elle commissarie la première exposition solo au Québec d’Anahita Norouzi avec la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement à venir au printemps 2022.