Samuel Roy-Bois, La vie est un outil comme un autre

Musée d’art de Joliette
18 juin —
5 septembre 2022

 

L’artiste originaire de Québec, établi en Colombie-Britannique depuis une quinzaine d’années, Samuel Roy-Bois, rassemble pour son exposition La vie est un outil comme un autre des œuvres issues de corpus (inter)indépendants. Sous la responsabilité de Anne-Marie St-Jean Aubre, conservatrice de l’art contemporain au Musée d’art de Joliette (MAJ), le projet biparti valorise un rapport plus concret aux choses et notamment de nos interactions avec celles-ci.

Présentée en 2019 par la Kamloops Art Gallery, située à Victoria, ainsi qu’à la Esker Foundation de Calgary en 2020, une série de photographies posées aux murs captent des moments futiles durant lesquels des objets banals tiennent dans un équilibre précaire en des sculptures improbables et d’une fragilité insoupçonnée. Les images agissent ici en guise de preuves : les assemblages improvisés ont existé et sont demeurés en place, même pour un instant. À cet ensemble bidimensionnel s’ajoutent des dizaines de sculptures récemment façonnées ou amalgamées. Les œuvres-parallélépipèdes sont réalisées par taille directe à même des matières diverses ou formées par l’association de ce qui se trouve accessible dans l’environnement immédiat de l’artiste, dont son atelier. En superposant la sculpture à la photographie, Roy-Bois juxtapose le sens entre deux médiums. Cette approche fait allusion aux questions existentielles sous-jacentes à son travail qui interrogent la vie des choses et sa propre vie en tant qu’outil.

The Origin of the Family, Private Property and the State (2016-2019) s’appréhende tels de microchantiers photographiques ; une documentation d’objets usuels et de matières résiduelles reconstruits sur une propriété en Allemagne, en 2016, durant une résidence au Künstlerhaus Worpswede. Les enfants de l’artiste devaient dès lors explorer les particularités des objets — très — ordinaires comme des balais, une brouette, une échelle ou un matelas, entre autres, et les faire tenir en des structures instables. Ses plus récentes productions ouvrent aux limites du possible de la composition abstraite. Ipso facto, elles supportent l’exécution de leur fabrication. L’objectif de Roy-Bois était de montrer l’état transitoire des combinaisons édifiées sans précision pour revoir nos rapports avec la dimension matérielle à laquelle nous sommes confronté.e.s tous les jours. Les œuvres, représentations de l’artiste lui-même, de sa famille et de circonstances particulières comme un séjour de résidence outremer sont, au final, des (auto)portraits temporels suivant une trajectoire (in)contrôlée.

L’œuvre d’art, l’objet de design ou manufacturé (du quotidien) sont différenciés en raison de leurs fonctions spécifiques. Au-delà de l’expérience esthétique du ready-made, avec It’s Not Me, It’s My Central Nervous System (2021), l’artiste détourne les objets qui l’entourent afin d’en faire des œuvres-socles ou des socles-œuvres avec des constituants inhérents à la notion du piédestal. Les plates-formes et les contrepoids valorisent l’intégration et l’hybridation dans une déformabilité plurielle. Ce corpus apporte également une réflexion sur la nécessité — ou pas — de la pérennité des œuvres, de leur conservation ou d’une réinterprétation continue, et de la transformation des ateliers surchargés en des lieux d’entreposage. Au jour le jour, le geste pur et dur de l’artiste est celui d’une (ré)actualisation formelle et matérielle dans un cadre non muséifié. Au MAJ, l’artiste rejoue les modes de présentation muséologique avec des pièces témoignant d’une vision autre et directe du travail processuel en atelier.

Avec un clin d’œil ironique, Roy-Bois avance un assortiment de sculptures iconoclastes qui torpille la possible monotonie institutionnelle. Il souligne le pouvoir des musées, mais aussi de toutes les structures artistiques-culturelles qui encadrent en un canevas de règles nos façons de nous conduire. Il attire ainsi l’attention sur l’influence déterminante du contexte dans lequel se retrouvent des objets pour expliquer les comportements adaptés et adoptés envers ceux-ci. C’est de toute évidence parce qu’ils sont exposés dans un musée d’art que nous sommes saisis par un sceau souillé ou une vétuste imprimante non fonctionnelle posés au sol. Entièrement créé en 2021, durant la crise pandémique, le corpus tridimensionnel est, comme l’écrit la commissaire, le témoin des conditions spécifiques ayant mené à sa conception. Certaines sont la manifestation de réflexes d’anticipation, « en prévision de » ; d’autres, en majorité, sont ostensiblement improvisées. Ces sculptures résultent de décisions ou de coïncidences. Leurs dimensions dépendent de l’espace de travail alors disponible pour l’artiste. La fabrication élémentaire et/ou rudimentaire de celles-ci est liée aux techniques maîtrisées selon les limites de ses savoir-faire avec des outils spécialisés, ou non, qui se trouvaient à portée de main comme une scie à chaîne, des serres, des courroies ou des vis. La matérialité recyclée des œuvres provient de rénovations effectuées dans son domicile ou encore de résidus d’expositions antérieures. Certaines composantes chancelantes s’effritent. De la poussière s’accumule au sol du MAJ. Comme le définit St-Jean Aubre, les exécutions de Roy-Bois font réfléchir à l’idée de libre arbitre — le pouvoir d’agir à sa guise, suivant sa volonté — puisqu’elles exemplifient le fait que tout geste est toujours tributaire de l’environnement dans lequel il s’inscrit.

Disposé directement au sol, telle une étendue sculpturale, le projet précédemment décrit rejoue de la circulation et de la contemplation. Dès l’entrée, nous nous engageons dans une vaste excursion plastique. Les œuvres éclatent le cadre de l’espace, se modulent en des volumes guidant nos déplacements et nos regards (sur)stimulés par les matérialités bigarrées. Nos comportements, à titre de visiteur·euse·s de musée, deviennent quasi inconscients. Les photographies positionnées aux murs, moins prédominantes que les hauts-reliefs attractifs en raison de leur frontalité, ne s’enfoncent cependant pas dans le cube blanc. Pour ce faire, l’artiste et la commissaire ont réfléchi à un imposant dispositif de contre-plaqué autoportant érigé au centre de la salle.

Allant de l’impression picturale au mobilier sculptural, les pièces de l’exposition démontrent que Samuel Roy-Bois échafaude sa vie en un véritable instrument d’idéation. L’artiste refaçonne ainsi ses habitudes et accroît sa présence parmi des lieux et des moments conditionnés ou indéterminés. La vie est un outil comme un autre, double évocation d’espace-temps de création, entre la perception de sens et la cognition de signes d’existence, est une interaction pour saisir différemment le monde dans lequel nous sommes immergé.e.s chaque jour.

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Jean-Michel Quirion est directeur du centre d’artistes AXENÉO7 situé à Gatineau. Titulaire d’une maîtrise en muséologie de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), il est actuellement candidat au doctorat en muséologie à cette même université. En tant qu’auteur, il contribue à des revues spécialisées comme Ciel variable, ESPACE art actuel, esse arts + opinions, Inter art actuel et Vie des arts. Ses projets de commissariat ont été montrés notamment à la Galerie UQO (2018), à L’Imagier (2020) à Gatineau, à la Carleton University Art Gallery (CUAG) à Ottawa (2022), à DRAC — Art actuel à Drummondville (2022) ainsi qu’à l’Œil de Poisson à Québec (2022). Quirion s’investit également au sein du groupe de recherche et réflexion CIÉCO : Collections et impératif évènementiel/The Convulsive Collections.