S’AGITER, explorer le temps long de la création

HANGAR 7826
Montréal
Du 6 novembre 2021 –
6 février 2022

Pensée par le commissaire Laurent Vernet pour le HANGAR 7826, S’AGITER est une série de projets d’Emmanuel Galland, Sayeh Sarfaraz et Mike Patten présentés successivement de novembre 2021 à février 2022. Nécessairement réactive aux bouleversements qu’ont subi les acteurs du milieu culturel depuis mars 2020, la proposition de Vernet se penche sur la capacité d’agir des créateurs et fait place à des œuvres témoignant de l’immixtion de l’art et du quotidien. Cette thématique est toute désignée pour penser le travail de ces trois artistes qui sont également des travailleurs culturels chevronnés. Elle colle tout aussi bien à l’espace qui les accueille; une remise sur deux étages donnant sur une ruelle de Villeray, qui s’insère discrètement au travers des cours de ses voisins.

Les trois propositions font un usage réfléchi des particularités du lieu, notamment de ses grandes fenêtres qui permettent une vue partielle des projets en tout temps. Nouveau lieu d’exposition, fondé en 2021 par l’artiste Gilles Tarabiscuité, le HANGAR 7826 n’est pas le seul à avoir usé de la présentation par la vitrine dans les dernières années — une tendance accélérée par la fermeture prolongée des lieux d’exposition en début de pandémie. Déjà, la vitrine alloue une certaine flexibilité, permet d’imaginer une rencontre de l’œuvre au hasard. Toutefois, le fait d’avoir pignon sur ruelle mérite une attention, ne serait-ce que pour mieux comprendre qui est le premier public du lieu. Est-il celui se trouvant à proximité ? Comment le hangar compose-t-il avec la relative quiétude du quartier dans lequel il se situe ? Peut-être en faisant remarquer que les gestes créatifs dépassent ce qu’accueille l’espace d’exposition : une visite au mois de janvier, tout juste après une tempête de neige, avait joliment transformé le passage en un vaste terrain de jeux, avec des forts habilement sculptés, faisant un clin d’œil à ce mélange entre l’art et la vie suggéré par les textes de présentation du commissaire.

Le fait de s’inscrire aussi habilement dans le quotidien des voisins de la galerie permet ainsi de présenter des propositions à plus petite échelle, évitant de tomber dans la spectacularisation de l’œuvre montrée en vitrine. Mais, paradoxalement, c’est la situation hors circuit du lieu qui en fait l’événement, la confirmant comme une destination pour celles et ceux qui ne circulent pas par les ruelles du quartier et qui n’auraient donc pas l’occasion de découvrir le lieu « par hasard ». Cette oscillation entre le visible et le dissimulé fait un bel écho à Mes Dates/Close Friends d’Emmanuel Galland. Le titre du projet est un clin d’œil au travail d’On Kawara et à ses célèbres Date Paintings. On peut voir une autre allusion formelle à Kawara dans les images relativement sobres, aux fonds généralement noirs, sur lesquels se découpent les noms de vedettes de films pornographiques gais. Intime sans être explicite, la succession de ces noms, organisée en formes jaillissantes et foisonnantes sur les murs exigus de la remise, est autant une réflexion de la virilité performative des stars du porno qu’un commentaire sur la multiplication des écrans dans nos vies (et sur notre consommation quasi constante de leurs contenus).

Si sa présentation est un peu plus sage, le travail de Sayeh Sarfaraz se sert tout aussi bien du lieu — notamment de sa mezzanine, qui lui permet de regrouper des images et en faire de petites séquences narratives. Dans ses œuvres, Sarfaraz mêle habilement les références aux objets et aux iconographies mythologiques et historiques moyen-orientales au monde de l’illustration, y développant un style graphique drôlement efficace. C’est son usage informé de la couleur qui séduit : de magnifiques bleus et turquoise, travaillés en aplats saturés et denses, des ocres qui renvoient à la préciosité de la dorure sans son côté clinquant. Si le travail peut sembler naïf, il révèle pourtant une dénonciation ferme des dérives totalitaires — preuve que la critique peut se faire tout autant dans la finesse du geste que dans la saisie militante.

La dernière exposition de cette série présentant le travail photographique de Mike Patten apparaît, à première vue, comme la plus composée des trois propositions : une série d’images présentées en grilles, accompagnées d’un écran vertical sur lequel défile un flot d’images captées par l’artiste. Si le dispositif d’exposition est plus conventionnel, il n’en est pas moins efficace : la disposition des images transforme le hangar en une espèce de téléphone intelligent surdimensionné. Patten est un habile documentariste de la ville, plus particulièrement de ses moments d’indignation et de recueillement — figurant les rencontres imprévues que permettent le tissu urbain et les gestes posés par ceux et celles qui s’y promènent. C’est un plaisir de rencontrer ces images après le fait, de les retrouver physiquement après leur première circulation en ligne.

Le HANGAR 7826 s’inscrit dans une certaine prolifération des lieux de diffusion alternatifs à Montréal depuis quelques années. Le milieu artistique local est informé par une longue tradition d’auto-organisation collective — l’exemple le plus connu étant celui des centres d’artistes autogérés établis au Québec depuis les années 1970. Si ces derniers ont été fondés dans le but de dégager des espaces d’expérimentation et de présentation pour l’art, on ne peut nier leur institutionnalisation alors qu’ils présentent maintenant des projets dont l’envergure rivalise avec le travail des musées ou des galeries universitaires. Ces nouveaux lieux semblent ainsi appelés à jouer un rôle similaire à celui qu’occupaient les centres d’artistes à la fin du 20e siècle.

En outre, leur popularité pointe vers un manque criant d’espace pour les artistes, dont plusieurs en mi-carrière. Si ce dernier terme est quelque peu inélégant, il suggère néanmoins une question essentielle. Comment assurer une visibilité à des pratiques qui durent ? Le triptyque imaginé par Vernet permet déjà de répondre à cette question : c’est aussi par son insertion dans la trame du quotidien que l’œuvre peut se faire (et se faire voir).

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Daniel Fiset est historien de l’art et travailleur culturel basé à Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal. Ses recherches récentes explorent la porosité entre les pratiques artistiques et pédagogiques dans l’art actuel. Il occupe actuellement le poste de Commissaire adjoint — Engagement à la Fondation PHI pour l’art contemporain.