Rêver sous contrainte
Les derniers mois à la revue ont été consacrés à un exercice somme toute banal : rêver sous contrainte. Ma collègue Lisa Tronca et moi nous sommes efforcées d’imaginer l’avenir de l’organisme entre les lignes des formulaires et à traduire nos ambitions en une série de colonnes de chiffres. La grille, en cette incarnation bureaucratique, se veut un outil pour clarifier nos aspirations, et surtout, faire la démonstration de leur rentabilité. Nos positionnements militants et nos échanges passionnés se sont ainsi vus lissés par une interface redoutable et pourtant simple, troquant la pensée complexe contre le rendement, la fougue contre le calcul.
Le cadre bâti de la ville de Montréal succombe également à cet impératif d’optimisation et ce, par le biais de la grille. Place Ville Marie, avec ses façades en mur-rideau de verre et d’acier, est emblématique de cet effort de rationaliser l’architecture, de la rendre « lisible » en misant sur les lignes et en dépouillant l’espace de toute ornementation. La poétesse Alisha Dukelow y consacre d’ailleurs un recueil (Modernist Affect Grid, Centre for Expanded Poetics et Anteism, 2022), sondant l’emprise de la métaphore cybernétique sur les deux architectes de l’édifice, Henry N. Cobb et I. M. Pei. Telle une machine de pointe, le complexe immobilier devait améliorer la circulation, favoriser la consommation et accroître la surveillance des personnes se mouvant dans ses longs couloirs dégagés et austères. Rien de ce gratte-ciel ne fut laissé au hasard, qualifié de façon
…

