L’expérience du sacré dans le paysage : Requiem for a Glacier de Paul Walde

Galerie des arts visuels
de l’Université Laval
Québec
27 novembre—
21 décembre 2014


 

Le 27 juillet 2013, Paul Walde réunit un petit groupe de volontaires et d’activistes afin d’interpréter la performance sonore Requiem for a Glacier sur le site des glaciers Jumbo en Colombie-Britannique, à la fois menacé par les changements climatiques et la venue d’un développement immobilier. Préfigurant la perte de cet espace sauvage, l’artiste puise dans le champ des mémoires culturelles et territoriales en adoptant la forme de l’hommage. À la fois poétique et politique, son oeuvre s’inspire du requiem – ou messe des morts – afin de consacrer une prière au glacier Farnham, soit l’un des glaciers du site Jumbo qui sera le plus touché par la mise en oeuvre d’une station de ski. Le paysage que nous montre Walde, déjà transformé par les variations du climat, est donc imprégné d’une certaine part de nostalgie découlant de la conscience éperdue que ce lieu ne sera plus jamais le même. Par un geste artistique qui oscille entre la beauté spirituelle et le pessimisme lié à la disparition de ce paysage, l’artiste tente de lier la dimension conceptuelle et politique de son oeuvre à une expérience émotionnelle, proche des visées du romantisme. Les images et le son capturés lors de la performance extérieure ont ainsi donné lieu à une installation immersive, présentée à la Galerie des arts visuels de l’Université Laval à l’automne 2014.

Projetée sur un mur de la galerie, la vidéo tournée par Paul Walde et son équipe met en scène la grandeur du paysage canadien, où les sommets enneigés de l’Ouest contrastent avec un ciel presque trop bleu. Marquée par une progression en intensité, la vidéo se construit de pair avec la trame sonore qui comprend l’oratorio en quatre mouvements pour orchestre et choeur performé in situ. Si la musique atteint directement le spectateur par son ton dramatique, elle est également traversée par un système de composition inspiré de données scientifiques et d’une certaine conscience politique. Les différents mouvements de l’oratorio sont notamment élaborés à partir des fluctuations de température enregistrées sur la chaîne des glaciers ou à partir des lettres qui composent le mot « Jumbo ». En fait, « Jumbo » fait non seulement référence à la chaîne des glaciers, mais aussi au nom de la compagnie qui exploitera ce site. Quant au livret pour choeur, il consiste en une traduction en latin du communiqué de presse annonçant l’approbation du gouvernement pour l’exploitation d’un centre de villégiature près des glaciers.

Bien que ce cadre conceptuel rejoigne les territoires de l’écologie et procure une certaine épaisseur politique à l’oeuvre, il n’enlève rien à la dimension esthétique de l’installation. Entrainé par cette expérience sensible inspirée de la Messe de Requiem, le spectateur est ainsi confronté au caractère grandiose et monumental de l’oeuvre, qui n’est d’ailleurs pas étrangère à la notion de sacré. Cette incursion dans le champ du sacré répond à la complexité de la situation, puisque le projet immobilier a aussi un impact sur les communautés autochtones avoisinantes. L’expérience immersive vécue par le spectateur lui permet ainsi d’atteindre un autre niveau de conscience, sans doute plus proche de ceux qui entretiennent un lien sprirituel avec le site.

Il faut comprendre que, pour certains, la définition de ce glacier ne se limite pas qu’à une masse de glace exploitable, mais elle est également déterminée par son importance spirituelle et sa pureté. Pour la nation autochtone Ktunaxa, le site des glaciers Jumbo, en tant qu’habitat spirituel du grizzli, croise des territoires magiques qui se trouvent bien loin des préoccupations pragmatiques mises de l’avant par les instances gouvernementales. Devant ces deux visions opposées de la nature – et dans une perspective de préservation du paysage canadien –, il est légitime de se demander par quels moyens il est possible de réconcilier la culture occidentale et la culture autochtone, avec les valeurs respectives qui en découlent. Peut-être est-ce là que se situe la force de l’installation immersive de Paul Walde qui, en s’appropriant certaines pratiques de notre patrimoine religieux, fait appel à une sensibilité qui se veut universelle, et ce, à travers les thèmes de la mémoire et de la nostalgie.

Prenant la forme d’un rite de commémoration, le caractère cérémonial de l’oeuvre de Walde offre donc une résistance aux prétentions économiques liées à l’idée du développement immobilier. Bien qu’il emprunte l’idée du requiem à l’Église chrétienne, l’artiste se dégage des codes associés à cette messe offerte au défunt. Il semble plutôt adopter la symbolique de l’hommage afin de susciter une conscience émotionnelle chez le spectateur, en cherchant à défendre les intérêts du glacier par l’affect plutôt que l’intellect. D’ailleurs, en s’engageant dans les traces de la sensibilité mélancolique, son oeuvre rejoint une certaine conception du paysage associée au romantisme, qui est mise de l’avant par des scènes qui captent les notions d’immensité et d’infini, non sans un certain rapport au sublime. Parmi les images marquantes de la vidéo de Walde, on ne peut faire abstraction d’une prise de vue mettant en scène le chef d’orchestre Ajtony Csaba, qui fait incontestablement référence à la peinture Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages de Caspar David Friedrich, oeuvre phare du romantisme allemand. Vu de dos, le chef d’orchestre isolé oblige à repenser le rapport de l’homme au paysage et répond au désir de l’artiste de réfléchir la nature dans une perspective culturelle.

En fait, bien que plusieurs séquences de la vidéo mettent en scène la relation de l’individu avec son environnement, c’est avant tout la présence envahissante d’un imposant rectangle noir, plein et uniforme, qui agit comme un spectre sur l’ensemble de l’oeuvre. Au moyen de cette forme chargée de sens, Walde arrive à créer une forte opposition entre l’immensité sauvage et une présence intrusive, conquérante. Le rectangle prend de l’expansion, s’impose et s’étend : il envahit littéralement l’écran, jusqu’à nous faire sentir la disparition du glacier sous le poids de notre présence.

 

Patricia Aubé est conservatrice-éducatrice au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul et chargée de cours à l’Université du Québec à Chicoutimi. Elle a coordonné la publication du catalogue d’exposition de Manif d’art 7 et elle a publié des textes critiques dans Inter, art actuel et Les Cahiers de la Galerie. Financée par le Conseil de recherches en sciences humaines, elle a complété une maîtrise en histoire de l’art à l’Université Laval sous la direction du professeur Maxime Coulombe.