Réparations ?

Peut-on guérir de ses blessures ? Faut-il, dans ce cas, les rejeter dans l’oubli ou plutôt entretenir avec elles une forme de réconciliation libératrice ? Sur le plan politique, nous assistons, depuis quelques années, aux excuses du gouvernement canadien envers diverses communautés qui ont subi, par le passé, l’indifférence de l’État. Ces excuses sont souvent accompagnées de compensations financières. Par exemple, récemment, le gouvernement de Justin Trudeau s’est engagé à verser près de 800 millions de dollars aux peuples autochtones qui ont subi, durant les années 1960, de lourds sévices de la part des politiques d’assimilation 1. Des milliers d’enfants ont été enlevés à leurs parents biologiques pour aller vivre dans des familles d’adoption et être éduqués à la manière des Occidentaux. Dans leur cas, le traumatisme vécu s’exprime à travers la perte de la langue maternelle et de leur culture ancestrale. Or, des excuses publiques et une compensation financière peuvent-elles réparer les erreurs du passé ?

L’histoire humaine est malheureusement truffée de ces évènements troublants où des groupes d’individus se sont vu retirer leurs droits à l’existence libre et paisible à cause de leur culture ou de leur différence sur le plan social. L’histoire est remplie de ces injustices faites à ceux et celles dont le visage est exclu de l’impérialisme du Même 2. Mais puisque le pardon, la reconnaissance du tort causé à autrui sont essentiellement d’ordre éthique, que peut l’art pour réparer ces injustices ? Dans le domaine de la représentation esthétique, qu’est-ce que le geste artistique est en mesure d’apporter pour soulager les esprits ? Certes, les artistes ont toujours dénoncé les exactions commises et la douleur ressentie. L’exposition Trop humain. Artistes des XXe et XXIe siècles devant la souffrance, présentée à Genève en 2014, en est un bon exemple 3. Elle rassemblait plusieurs œuvres d’arts visuels – peinture, sculpture, photographie ou vidéo – représentant la « souffrance infligée à autrui ». Elle manifestait l’importance, pour certains artistes, de dénoncer la violence dont sont souvent victimes des personnes innocentes. Or, si les représentations de la souffrance peuvent éveiller les consciences, peuvent-elles réparer ce que l’histoire a fait subir à des individus ?

Selon le philosophe de l’art Jacinto Lageira, « la réparation artistique est une opération matérielle et symbolique 4». Elle n’est pas une restauration – on ne peut refaire ce qui a eu lieu –, elle propose plutôt une nouvelle compréhension de l’histoire telle que rapportée dans les faits et, désormais associée à la fiction, au désir de raconter autrement. Dans l’exposition Tout ce qui reste – Scattered Remains, présentée au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), plusieurs œuvres de l’artiste d’origine algonquine Nadia Myre vont dans ce sens 5. Il y a, par exemple, des œuvres tirées de la série Indian Act (2000-2002), version anglaise de la Loi sur les Indiens, décrétée en 1876 et amendée en 1985, et dans laquelle le gouvernement canadien se trouve autorisé à administrer les terres sur lesquelles les peuples autochtones sont tenus d’habiter. Produite en collaboration, Indian Act dénonce cette politique coloniale par le biais d’une technique artistique ancestrale, le perlage. On trouve également des œuvres récentes, dont Code Switching 6, dans lesquelles des fragments de pipes commerciales, de fabrication européenne, symbolisent le changement de codes qui a eu d’importantes conséquences dans le mode de vie autochtone. Utilisées comme monnaie d’échange, ces pipes détournaient l’usage sacré du tabac au profit d’un usage strictement commercial. Ce phénomène d’acculturation est le résultat des échanges entre Européens et Autochtones, mais il invite désormais à une réflexion sur la relation interculturelle qu’il nous faut établir afin de rendre possible une véritable rencontre.

Pour ce numéro ayant pour thème « Blessures », Édith-Anne Pageot fait également référence au travail de Nadia Myre, essentiellement The Scar Project (2005-2013), un travail collectif portant sur les cicatrices, marques visibles inhérentes au processus de guérison. Mais il est aussi question d’autres artistes telles Rebecca Belmore, Jaime Black, Hannah Claus, Maria Hupfield et Sonia Robertson. L’auteure rappelle notamment les actions artistiques de Black et Claus concernant la disparition et l’assassinat des femmes autochtones. En s’inspirant du philosophe Paul Ricoeur, Pageot se demande s’il y a un bon usage des blessures de la mémoire. Or, justement, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir constructif de la guérison. En exhibant « la cicatrice pour mieux faire le deuil de la blessure originelle », l’art semble être un moyen pour restaurer le souvenir. C’est ce que nous livre le texte de Florian Gaité à propos de certaines œuvres de l’artiste franco-algérien Kader Attia. En mettant au cœur de son travail l’image de la blessure, Attia est convaincu du « bénéfice psychothérapeutique de l’art ».

Cette « réparation artistique » se présente différemment dans les œuvres des artistes Emily Falencki et Eric Fischl, dont nous parle Ray Cronin dans son texte. Artiste canadienne, dont les grands-parents étaient d’origine juive polonaise, Falencki n’a de cesse de représenter la souffrance humaine, celle provoquée par la guerre. Artiste états-unien, Fischl sculpte le corps d’une femme victime de la folie terroriste survenue à New York, le 11 septembre 2001. Pour sa part, Léa Barbisan s’intéresse à l’œuvre de l’artiste belge Berlinde De Bruyckere, dont on a pu voir, en 2011, le travail à DHC/ART (Montréal). Pour l’auteure, la blessure telle que représentée par De Bruyckere est à voir comme « les prémices d’une métamorphose qui pourrait être providentielle ». Certes, la blessure semble inhérente à la nature humaine, mais il n’en demeure pas moins que du moment où elle est la marque de la violence infligée à des personnes parce qu’elles sont des femmes autochtones ou encore des transgenres, cette blessure est tout simplement inhumaine. Dans son texte consacré à l’œuvre de l’artiste mexicaine Teresa Margolles, Sydney Hart évoque, entre autres, ce « féminicide ». Mais il est aussi amplement question, dans son texte, des œuvres présentées, en 2017, au Musée d’art contemporain de Montréal, lors de l’exposition Mundos 7.

Le dernier texte de ce dossier est signé Mirna Boyadjian. L’auteure y analyse également une œuvre de Kader Attia intitulée Réfléchir la mémoire (2016). Il s’agit d’un film dans lequel il est question de la sensation provoquée par le « membre fantôme ». Boyadjian présente aussi l’œuvre de l’artiste martiniquais Jean-François Boclé, intitulée Tu me copieras (2004). Dans cette installation vidéo, on voit l’artiste retranscrire, sur un tableau noir, le Code noir rédigé par Jean-Baptiste Colbert et dans lequel se trouvent les règles régissant l’esclavage. Pour Boyadjian, cette action performative de Boclé recèle le pouvoir de s’interroger sur « une mémoire douloureuse » et de « produire une sensibilité nouvelle », différente des processus de réparation normatifs pris en charge par les États. Pour compléter ce dossier, Marion Zilio présente, dans la section « Entretien », les réflexions qui l’ont conduite à proposer l’exposition Newwwar, It’s Just a Game ? présentée jusqu’à la mi-juin 2018 à Bandjoun Station (Bandjoun, Cameroun).

En plus des sections « comptes rendus » et « livres/ouvrages reçus », ce numéro propose, dans la section « Évènements », les commentaires critiques d’Anaïs Castro et de Chloé Grondeau à propos de la documenta 14 de Kassel et de Skulptur Projekte de Münster qui ont eu lieu à l’été 2017. Enfin, vous constaterez – ami.es lectrices et lecteurs – que les textes du dossier n’ont pas été traduits, comme c’est le cas habituellement. Au profit de toutes et de tous, nous espérons vivement que cette situation soit temporaire.

 


1. Hélène Buzzetti, « L’enfance et la culture volées de milliers d’autochtones », Le Devoir, 2 octobre 2017, cahier A, page 3.
2. Emmanuel Levinas, Totalité et infinie. Essai sur l’extériorité, Paris, Éd. Le livre de poche, 1992 [1971].
3. Voir le catalogue Trop humain. Artistes des XXe et XXIe siècles devant la souffrance, Genève, Éd. Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et Musée d’art moderne et contemporain, 2014.
4. Jacinto Lageira, L’art comme Histoire. Un entrelacement de poétiques, Paris. Éd. Mimésis, 2016. En particulier le chapitre 5, « Réparations », p. 203-241.
5. L’exposition Tout ce qui reste – Scattered Remains (commissaire : Geneviève Goyer-Ouimette) s’inscrit dans le cadre d’Elles Autochtones, une saison consacrée à des artistes femmes autochtones contemporaines. L’exposition se poursuit jusqu’au 27 mai 2018.
6. Parrainée par le MBAM, Code Switching a été réalisée au cours d’une résidence de l’artiste à la Fonderie Darling (Montréal) en 2016-2017.
7. Nous rendons compte du catalogue qui a été publié à cette occasion dans notre section « ouvrages reçus ».