Rencontres photographiques en Gaspésie : une 10e édition éclectique et conviviale

Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie 2019
Plusieurs lieux en Gaspésie
15 juillet –
30 septembre 2019
www.photogaspesie.ca


Les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie fêtent leur 10e anniversaire cette année. Comme chaque année, depuis 10 ans, les Rencontres invitent le public à découvrir la programmation, agrémentée de visites commentées, de vernissages, de discussions et de projections en plein air, en parcourant un peu plus de 350 km à la découverte de multiples expositions réparties dans plusieurs municipalités, villes et parcs nationaux de la péninsule. Pour ce 10e anniversaire, la photographie artistique iranienne est à l’honneur, 2019 coïncidant également avec deux dates commémoratives pour le pays : les 40 ans de la Révolution islamique de 1979 et les 10 ans de protestations postélectorales de 2009 connues comme le « mouvement vert » 1.

L’exposition Iran : poésies visuelles se déploie dans un circuit en quatre volets thématiques à Bonaventure, Carleton-sur-Mer, Percé et Gaspé. Le fil conducteur retenu pour lier la diversité des regards des 17 photographes réunis par la commissaire Claudia Polledri est celui de la poésie. Fondamentale dans la culture iranienne, la poésie est, comme l’explique la commissaire, plus qu’un simple rapport à la littérature, mais constitue également une vision du monde. À chacun des arrêts, de grands panneaux blancs forment autant de petites galeries à ciel ouvert, qui nous font découvrir une histoire photographique peu connue au Québec à travers une sélection recherchée. Devant une telle diversité de photographes et de sujets, le besoin d’accompagner les images de mots pour les contextualiser et en comprendre les ancrages historiques et politiques se fait sentir, ce que la commissaire a su faire à chaque étape du circuit.

Si, de prime abord, la variété des projets présentés peut nous questionner sur la cohérence de l’ensemble, on comprend l’intérêt de chaque exposition au sein de l’édition lorsqu’on considère la thématique retenue : la rencontre. Au cœur du processus photographique, la rencontre est aussi ancrée dans le territoire gaspésien, lieu du premier contact entre la flotte de Jacques Cartier et les terres de la nation mi’gmaq et de ses habitants. On retrouve d’ailleurs un clin d’œil à cette rencontre coloniale initiale avec la présence de Jacques Cartier dans l’œuvre Le retour du pacificateur de l’artiste mohawk de Kahnawake Skawennati, présentée au parc national de Miguasha à Nouvelle. Enfin, c’est également une rencontre qui fonde l’événement : celle de cinq photographes 2 avec la région et la population locale, dont le résultat fut exposé en juin 2009 à travers dix installations photographiques encore présentes aujourd’hui dans différents endroits de la péninsule.

On retrouve, dans l’édition 2019, l’ancrage au territoire gaspésien dans l’exposition Ses mains les vents d’Anne-Marie Proulx. Réalisées lors de deux résidences en Gaspésie au printemps 2018 et à l’hiver 2019, les photographies de grand format parsèment notre promenade dans le parc de la pointe Taylor à New Richmond. L’artiste est allée à la rencontre de femmes gaspésiennes et les a suivies au gré de leurs déplacements dans l’environnement. Une certaine pudeur se dégage de cette série où l’on ne voit aucun visage, seulement des gestes, des corps de dos ou des paysages. La répartition des photographies dans le lieu reflète cette pudeur. Certaines des structures de bois blanc sur lesquelles sont fixées les images sont un peu à l’écart, presque cachées dans le sous-bois. Il n’y a pas d’indication pour trouver les œuvres, pas de sens de visite, et c’est volontaire. Anne-Marie Proulx explique qu’elle souhaitait que l’installation reflète ses rencontres, dispersées en Gaspésie, comme le sont les photographies dans le parc.

De la série documentaire Viva ‘O Rre (Longue vie au Roi) du photographe italien Carlo Rainone aux performances photographiques familiales de Rachel Echenberg en passant par les aCCCumulation de Michel Campeau, Serge Clément et Bertrand Carrière, ces 10es rencontres sont l’occasion de belles découvertes photographiques. Parmi celles-ci, l’exposition Dans le miroir des rizières (Maria) de la photographe française Sophie Zénon attire particulièrement l’attention. Deuxième volet d’un projet sur ses origines et sa famille, l’artiste met en scène un portrait de sa grand-mère d’origine italienne, Maria, avec lequel la photographe interagit parfois dans le décor d’une propriété rizicole du Piémont italien. Elle revisite ainsi la figure de la mondina, ouvrière saisonnière dans les rizières italiennes, en même temps que son histoire familiale. Présentées dans un sous-bois du parc de la réserve de Gesgapegiag, les photographies sont posées çà et là au pied des arbres, comme autant de brèches ouvertes sur les reconstructions imaginatives de la mémoire familiale de l’artiste. Les lieux semblent alors habités par les spectres du passé. Accrochées aux arbres à l’aide d’un fil rouge que l’on retrouve dans certaines images, des œuvres présentent des photographies d’archives que l’artiste a trouvées sur les lieux et qu’elle a retravaillées à la chaux, ce qui rajoute à cet effet de présence.

Dans l’exposition Partenza, au parc du Vieux Quai, à Maria, les photographies en noir et blanc de l’artiste croate Renata Poljak évoquent avec sensibilité les récits de migration. Fixées sur des boîtes blanches en bois posées sur le sol, les photographies marquent notre chemin du début du parc jusqu’au rivage. L’artiste fait résonner sa propre histoire familiale, celle de la migration d’hommes croates vers l’Amérique du Sud au 20e siècle, avec celle des réfugiés actuels. La distribution des photographies sur le parcours qui mène au rivage vient renforcer le sentiment de perte et de solitude qui se dégage des images. Le premier groupe de photographies, au début du parc, est peuplé par des hommes et des femmes qui évoluent sur la plage, de dos le plus souvent, une forme ronde et blanche occupant le ciel de certaines images, évocation du soleil ou de l’espoir du départ. Dans le dernier groupe de trois photographies disposées devant la mer, il ne reste qu’une femme seule, la forme ronde et blanche est tombée au sol et est devenue noire, tel un fardeau. La courte marche qui sépare les deux parties du parcours semble destinée à nous laisser le temps de méditer sur la déchirure de la séparation.

Finalement, l’exposition Foules de Melissa Pilon, au site patrimonial de Grande-Grave du parc national de Forillon, proposait un dialogue particulièrement réussi avec l’environnement alentour. Issue du photojournalisme, l’artiste collecte des images de foules dans des fonds d’archives pour ensuite les fragmenter et les réassembler en diptyques, jouant avec leurs motifs et leurs textures. Les structures blanches en bois sur lesquelles sont accrochées les images font ici l’effet de stèles à la mémoire de la collectivité et des rassemblements humains. Mises en miroir avec l’histoire d’expropriation du parc, ces foules sorties de leur contexte et rendues anonymes repeuplent l’étendue de pelouse verte entre la mer et la forêt, comme autant de réapparitions qui se fondent harmonieusement dans le site et clôturent avec brio ce périple.

Ainsi, à travers une programmation éclectique et composée d’une trentaine d’artistes québécois et étrangers, émergents et confirmés, cette 10e édition appréhende avec finesse la rencontre dans ses multiples déclinaisons, qu’elles soient territoriales, humaines ou photographiques.

 


1. À la suite de l’élection présidentielle iranienne du 12 juin 2009 qui reconduisait le mandat de Mahmoud Ahmadinejad, une vague de contestations a soulevé le pays pendant plusieurs semaines. Des millions d’Iraniens ont manifesté dans les rues, accusant le pouvoir de fraude électorale.
2. Sylvain Dumais, Maryse Goudreau, Jean-Daniel Berclaz, Marie-Claude Vézineau et Jean-François Bérubé.

 

Sophie Guignard est doctorante en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et spécialisée en études photographiques. Ses recherches doctorales portent sur les enjeux de l’autoreprésentation dans les expositions collectives de photographes autochtones en Amérique du Nord. Elle a notamment collaboré aux revues Inter Art actuel, Art press et Captures. Figures, théories et pratiques de l’imaginaire.