Pierre-Noël Levasseur : Restauration d’un splendide corpus du sculpteur

Considéré comme l’une des plus illustres figures de la sculpture québécoise du XVIIIe siècle, Pierre-Noël Levasseur (1690-1770), né à Québec, a grandi au sein d’une dynastie de sculpteurs. Sans doute le plus grand ornemaniste et statuaire en Nouvelle-France, il a réalisé, entre autres, le décor intérieur de la chapelle des Ursulines de Québec (1726-1736) et les deux statues, grandeur nature, de saint Pierre et saint Paul de l’église de Charlesbourg (1741). Efficace dans les chantiers de grande envergure, il a aussi exprimé son talent pour la sculpture de petit format, les reliquaires et les statuettes 1, ainsi que les garnitures d’autel 2.

Le Christ en croix récemment restauré au Centre de conservation du Québec faisait partie d’une garniture d’autel. Il aurait été livré à la paroisse Sainte-Famille de Boucherville vraisemblablement dans les années 1720, à l’époque où Levasseur ornait l’intérieur de l’église d’un baldaquin à quatre colonnes dressé au-dessus du maître-autel. Le crucifix a été donné vers 1960 aux soeurs de la Congrégation de Notre-Dame. On peut aujourd’hui l’admirer à la Maison Saint-Gabriel, à Montréal.

Les garnitures d’autels étaient généralement sculptées en bois, puis argentées, c’est-à-dire recouvertes de feuilles d’argent selon des savoir-faire assez complexes, pour imiter le métal des pièces d’orfèvrerie. Œuvres d’art à part entière, elles offraient aux sculpteurs un défi technique et un débouché intéressant. Pierre-Noël Levasseur s’est particulièrement surpassé malgré les dimensions réduites du crucifix. À noter : l’intensité du visage du Christ tourné vers le ciel, le mouvement du corps et du perizonium, sans parler du réalisme anatomique, des mèches de cheveux jusqu’aux doigts de pieds. Pour bien apprécier la minutie de ce travail, il faut avoir en tête qu’une fois la sculpture terminée, le bois était recouvert d’une couche préparatoire à l’application de la feuille d’argent, ce qui, forcément, enveloppait les formes et atténuait quelque peu les fins détails. L’argenture elle-même, qui était traditionnellement pratiquée par des religieuses cloîtrées, exigeait minutie et patience. Bref, une pièce de petit format, mais une grande sculpture. Revenons aux détails, par exemple les extrémités de la hampe et de la traverse de la croix, le décor de raisins et de blé, symboles de l’eucharistie. Un autre crucifix, réalisé pour la paroisse de Neuville en 1725, aujourd’hui exposé au Musée national des beaux-arts du Québec, permet d’imaginer l’élégante base tripode qui supportait à l’origine le Christ en croix.

L’atelier de sculpture, mis sur pied au sein du Centre de conservation du Québec il y a plus de vingt-cinq ans, s’est fait une spécialité, notamment, de la restauration de sculptures québécoises anciennes. Des statues, des reliefs, des tabernacles, des autels et autres objets décoratifs en bois provenant des paroisses et surtout des collections de musées ont retrouvé une pérennité et une authenticité que les modifications volontaires avaient attaquées. Les restaurateurs ont traité plusieurs oeuvres de Pierre-Noël Levasseur. Le chantier qu’ils ont mené sur quatre ans à la chapelle des Ursulines de Québec a constitué un exercice formateur et révélateur à plus d’un titre sur les techniques et méthodes employées par ce grand artiste du XVIIIe siècle 3.

 

Claude Payer est restaurateur de sculptures au Centre de conservation du Québec, spécialisé en art ancien. Depuis 1985, il a dirigé plusieurs grands chantiers, dont le décor intérieur de la chapelle des Ursulines de Québec et, récemment, le maître-autel de l’église Sainte-Famille de Boucherville.

 


  1. Voir, par exemple, les dix-sept statuettes sculptées vers 1750 pour les Jésuites et maintenant conservées chez les Augustines de l’Hôtel-Dieu du Sacré-Coeur à Québec. John R. Porter, dans Le Grand héritage. L’Église catholique et les arts au Québec, catalogue d’exposition, Québec, Musée du Québec, 1984, p. 44-51, cat. 34-50.
  2. On doit à Mario Béland l’attribution récente à Pierre-Noël Levasseur d’une série de quatre Christ en croix, dont trois sont portés par des crucifix d’autel. Mario Béland, « À propos de deux Christ en croix du Musée du Québec », Questions de sculpture ancienne, Hommage à Gérard Lavallée, Mario Béland dir., Québec, Musée du Québec, 2003, p. 6-25.
  3. Voir à cet égard : Jean Trudel, La chapelle des Ursulines de Québec, Québec, Monastère des Ursulines de Québec, 2005, 57 p.