PERSONA. Étrangement humain, Thierry Dufrène, Emmanuel Grimaud, Anne-Christine Taylor-Descola et Denis Vidal (sous la direction de)

PERSONA. Étrangement humain (sous la direction de Thierry Dufrène, Emmanuel Grimaud, Anne-Christine Taylor-Descola et Denis Vidal), Arles, musée du quai Branly/Acte Sud, 2016, 272 p. Ill. noir et blanc et couleur. Fra.

Pour le sens commun, une personne est un individu humain doué d’une « âme » ou d’une vie spirituelle. Toutefois, il importe de se rappeler que le mot « personne » vient du grec prosôpon, ce qui veut dire masque ou visage. Il a été traduit en latin par persona. Originairement utilisé au théâtre, le masque servait aussi de porte-voix. L’anthropologue Marcel Mauss a analysé le développement de cette catégorie de l’esprit humain au sein de diverses cultures « primitives » alors que la notion de personne est davantage associée à l’idée de personnage1. Mais il a aussi examiné comment, en Occident, ce mot a subi un déplacement de sa fonction esthétique à sa fonction juridicosociale et enfin psychologique et morale. Dans le domaine juridique, par exemple, la notion de personne ne s’identifie pas à un individu et, depuis plusieurs années déjà, certains intellectuels admettent qu’il faudrait inclure certains animaux en qualité de personne. Ne reste plus, maintenant, qu’à se demander si ce débat peut également s’étendre aux objets, voire aux machines ?

C’est à ce genre de question auquel le lecteur est convié à la lecture de ce magnifique catalogue qui accompagne l’exposition Persona. Étrangement humain présentée au musée du quai Branly (Paris) jusqu’au 13 novembre 2016. Réunissant pas moins de 51 auteurs de diverses disciplines – philosophie, anthropologie, sociologie, histoire de l’art et des sciences – le catalogue, divisé en quatre sections, présente diverses avenues que soulève la notion de personne en lien avec celle de l’objet. Dans la première section « Il y a quelqu’un ? », il s’agit de ces « expériences de présence » qui se perçoivent comme des « effets de personnes ». Il y a de ces expériences qui débordent notre compréhension des phénomènes qui nous entourent. Ce sont des expériences limites qui frôlent avec le mystérieux. La section « Il y a personne ! » s’intéresse davantage à la présence incarnée dans des objets. De la vie et du vivant associés au monde matériel. Dans la section « Vallée de l’étrange », il est d’abord question d’esprit, de chamanisme et de fétiche, mais il est surtout fait mention du partage de l’espace commun avec de nouvelles entités que sont les robots anthropomorphes, sinon avec les personnes disparues. Enfin, la section « Personnes sur mesure » interroge, entre autres, le rapport que nous entretenons avec notre milieu, celui qui nous est coutumier et qui nous invite à répondre à la question : « avec qui voulez-vous faire famille ? », sinon de quoi voulons-nous nous entourer ?

Les nombreux textes de ce catalogue explorent essentiellement les « mécanismes par lesquels un objet accède au statut de personne ». Il rappelle également que cette notion est loin d’équivaloir à celle de l’humain. C’est aussi la relation qu’entretiennent les humains avec le vivant qui est ici bouleversée. Certes, ces réflexions vont à l’opposé de la tradition rationaliste occidentale. Elles fissurent le socle sur lequel s’est constitué l’humanisme des Lumières. D’ailleurs, les commissaires Emmanuel Grimaud et Anne-Christine Taylor-Descola nous invitent à relire L’âme primitive de Lucien Lévy-Bruhl, ouvrage dans lequel il est question de phénomènes étranges hantés par des forces surréelles. Consacré aux arts premiers, le musée du quai Branly est l’endroit tout désigné pour présenter des artefacts de diverses cultures dans lesquelles l’objet n’a pas le même statut que celui auquel la société occidentale nous a habitués. En plus des artefacts appartenant au musée, l’exposition présente des oeuvres d’artistes contemporains. Pour les commissaires, il s’agissait de comparer les avancées actuelles dans le domaine de la robotique avec les arts premiers et remettre ainsi en question la frontière entre humains et non-humains.

 

<em>PERSONA. Étrangement humain</em> (sous la direction de Thierry Dufrène, Emmanuel Grimaud, Anne-Christine Taylor-Descola et Denis Vidal), Arles, musée du quai Branly/Acte Sud, 2016, 272 p. Ill. noir et blanc et couleur. Fra.
PERSONA. Étrangement humain (sous la direction de Thierry Dufrène, Emmanuel Grimaud, Anne-Christine Taylor-Descola et Denis Vidal), Arles, musée du quai Branly/Acte Sud, 2016, 272 p. Ill. noir et blanc et couleur. Fra.

 


1. Marcel Mauss, « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne, celle du « moi » » dans Sociologie et Anthropologie, Paris, Éd. P.U.F., 1980, p. 331-362.