Mois Multi 2021 — Résistances et ravissements 2

Salle Multi de Méduse et autres lieux

4 – 14 février 2021

Retour sur une portion de la programmation de la 22e édition du Mois Multi.

Le festival Mois Multi, ce rendez-vous annuel des arts multidisciplinaires et électroniques à Québec, produit par Recto Verso, vient de traverser sa 2e édition « pandémique », si l’on peut l’exprimer ainsi. De fait, Résistances et ravissements 2 est la seconde mouture d’un cycle de trois ans amorcée en 2019 (l’édition de l’année dernière ayant constitué un entre-deux). Développée par les commissaires Jeanne Couture, Laurence P. Lafaille, Michel Plamondon et Émile Beauchemin, la programmation collective initiale fut échafaudée puis partiellement démontée, pliée, repliée puis dépliée dans les sens du possible et du plausible, avec quelques éléments en moins, notamment la plupart des installations. Quelle gymnastique, tout de même, pour l’événementiel actuellement !

Il n’est spécifié nulle part de sous-thème dans les « mots des commissaires », mais il est impossible de ne pas y voir le corps, la chair, et même la viande. C’est d’ailleurs ce que suggère la signature visuelle de l’événement, dans un élan ludique déluré qui fait du bien (même s’il met à mal le végétarisme et, au détour, l’écologisme, la viande étant une cause majeure — et très peu ludique — de dégradation environnementale), évoquant des hors-d’œuvre festifs d’une vie d’avant. La viande, ou plus généralement la nourriture, reste une métaphore pertinente pour la période actuelle : on a besoin de quelque chose de soutenant pour « passer au travers ». Cette viande, c’est aussi le corps. Ce corps confiné, médié et virtualisé, porteur d’impuretés, qui se sclérose socialement depuis maintenant une année entière.

Parmi les œuvres de la programmation — presque entièrement virtuelle, est-il nécessaire de le préciser — ce corps que je viens d’évoquer se faisait bien présent même s’il était hors de portée. En programme d’ouverture, Touche-Moi Encore (par la fenêtre) du duo d’artistes de Québec Josiane Bernier et Philippe Lessard Drolet venait se poser entre le théâtre, la danse et la performance sonore. À défaut de ressentir la présence des performeurs, c’est la question du point de vue qui prenait un intérêt certain : les déplacements de caméra, les zooms in/zoom out, la proximité lors de certains moments, puis la distance, l’angle et l’échelle. À travers ces stratégies généralement réservées à la forme vidéographique, c’est une redécouverte de la transmission en direct qui s’est soudainement imposée : tout ce potentiel d’improvisation de la caméra, par et pour les corps en mouvement, permettait un déploiement approprié et juste du propos axé sur la question de l’intimité.

Puis, à nouveau, deux autres propositions où les corps sont les sujets : Bodies/Buddies et FRGMENTS. Ici cependant, aucune diffusion en direct, mais plutôt un travail filmique, vidéographique et numérique des corps. La vidéo Bodies/Buddies de Mélissa Merlo et Étienne Lambert constitue d’abord une chorégraphie où se rencontrent deux corps communiquant, collaborant et se contraignant l’un l’autre. Ce contact, en huis clos — ce confinement ? — connecte les protagonistes jusqu’à fusionner certains de leur geste et de leur identité propre, confusion entièrement générée les effets numériques. De même, la question de l’identité est mise au premier plan avec la série vidéo FRGMENTS de l’artiste français Julien Bayle. Le visage surtout est mis en cause : décomposé et fragmenté, il se démultiplie en possibilités, en trames temporelles. Une série de six séquences de portraits en mouvement est ainsi issue de ce qui constituait à l’origine une performance audiovisuelle. Transformation et impermanence viennent traverser et travailler cette matière à la fois physique et numérique qui constitue l’image du corps à l’écran.

Le corps absent — de l’artiste-performeur comme du spectateur — est un espace laissé vacant pouvant s’activer autrement. On peut, par exemple, le contrôler à distance, comme c’est le cas de la performance Robot Chef de Foxdog Studios, basé à Manchester, au Royaume-Uni. Invité à interagir durant la performance, chaque spectateur se connecte sur le site de Foxdog et se voit attribuer un avatar numérique — qu’il a lui-même « dessiné » du bout du doigt sur son écran. Le spectateur devenu un « chou heureux » (selon la suggestion des artistes pour personnifier son avatar) est ensuite ponctuellement invité à se mouvoir au moyen de l’écran de son téléphone ou autre tablette. La performance de ces avatars, et celle des artistes eux-mêmes, est à la fois approximative et dérisoire. Et elle n’est pas étrangère à l’imprécision du processus participatif ni à un certain flou artistique dans le concept lui-même, c’est-à-dire au contrôle à distance d’une « recette » et aux aléas un peu clownesques qui s’ensuivent : par exemple, les ratés du « lancer de la saucisse » par le canon mécanisé ou l’éventualité que le contenant robotique roulant déverse les fèves au lard à côté de la casserole. Cela dit, cette imperfection et les maladresses qui lui appartiennent font de la proposition quelque chose d’émouvant : la fragile connexion qui est créée par écran interposé vient comme émuler la réalité fondamentale de toute interrelation humaine.

En matière de contrôle à distance, le jeu vidéo est sans doute la manifestation la plus concrète et efficace pouvant véhiculer — incarner ? — l’idée du corps. Nous campions loin des endroits où la mort nous attendait, d’Hugo Nadeau, constitue une série de performances « jouées », toujours la même, mais chaque fois différente, où il fait progresser un duo d’avatars à travers un monde post-apocalyptique situé en 2197. Il s’agit, pour les protagonistes, de partir en quête d’un espace habitable dans une Amérique du Nord devenue anarchique, hostile et dangereuse. L’avenir y est sombre, mais la proposition met de l’avant l’importance de la collaboration et de l’entraide : c’est de la qualité de notre « être ensemble » que dépend la suite, en présentiel comme en virtuel. La dimension hybride de la proposition, avec deux musiciens improvisant en direct bien que distanciés et les visages de deux « vraies personnes » apposés sur les avatars, constituait en soi une belle prise de risque. L’étrange objet performatif qui en est ressorti participe d’une relation au corps que l’on peut actuellement qualifier d’ambigüe.

Impossible de tout mentionner, mais il serait dommage de passer sous silence l’attention qui a été portée à l’intégration d’un programme jeune public — certainement fort apprécié en cette période de « bulle » familiale —, de même qu’une soirée de performances audiovisuelles fort réussie intitulée Iceberg et présentant notamment des œuvres des artistes Jukka Hautämaki à Helsinki et Julien Bayle à Marseille, ainsi qu’un programme vidéo, Cinoche/En colorama ! où la Synchromie de Norman McLaren — pour ne nommer qu’une œuvre parmi plusieurs — parvient à remplir le corps tellement la couleur déborde l’écran.

 


Nathalie Bachand est autrice et commissaire indépendante. Elle s’intéresse aux problématiques du numérique et à ses conditions d’émergence dans l’art contemporain. Récemment, son exposition The Dead Web – La fin a été produite par Molior en Europe : au Mirage Festival, à Lyon, au Mapping Festival, à Genève et au Ludwig Museum, à Budapest. Elle est également chargée de projets pour Sporobole.