Yam Lau: A World is a Model of the World

Yam Lau: A world is a model of the world
Fonderie Darling, Montréal
6 juin—25 août 2013

Je crois qu’entre les utopies et ces emplacements absolument autres, ces hétérotopies, il y aurait sans doute une sorte d’expérience mixte, mitoyenne, qui serait le miroir. Le miroir, après tout, c’est une utopie, puisque c’est un lieu sans lieu. Dans le miroir, je me vois là où je ne suis pas, dans un espace irréel qui s’ouvre virtuellement derrière la surface, je suis là-bas, là où je ne suis pas, une sorte d’ombre qui me donne à moi-même ma propre visibilité, qui me permet de me regarder là où je suis absent – utopie du miroir.
—Michel Foucault 1

On a déjà prétendu que le travail de Yam Lau n’était qu’un simple exercice de technologie numérique et d’esthétique informatique. Pourtant, sa dernière exposition montréalaise à la Fonderie Darling, intitulée A world is a model of the word, démontrait qu’une pratique artistique contemporaine en médias électroniques pouvait instaurer de nouvelles avenues pour les expressions culturelles et sociales à travers des espaces hybrides tout autant réels que virtuels.

En pénétrant dans la grande salle d’exposition de la Fonderie, on découvrait d’imposantes structures architecturales blanches (des sortes de constructions schématiques ressemblant à des maquettes) qui confrontaient l’espace virtuel exploré dans les vidéos à l’espace physique de la galerie. Lau explique son installation en disant qu’il perçoit « la structure de bois “supportant” la vidéo tel un bateau, une île, tel un pavillon flottant sur l’eau. Je crois également, poursuit-il, que l’énorme espace de la galerie ressemble aux jardins de pierre japonais, le vide étant perforé par mes structures de bois, comme si les deux oeuvres flottaient dans un temps infini 2

En nous donnant l’impression de transiter dans plusieurs registres spatio-temporels, l’exposition soigneusement mise en scène présentait deux installations vidéo, Room: An Extension et Between the Past and the Present: Lived Moments in Beijing. Dans la première, l’artiste a réalisé un modèle de son domicile à Toronto dans un espace virtuel en forme de cube. La projection d’images vidéo sur la surface du cube rotatif montre une scène journalière où Lau se lève le matin. Diaphane et translucide, le cube se transforme en une pièce intérieure/extérieure, dévoilant de multiples vues simultanées d’une activité individuelle. L’oeuvre illustre à quel point l’animation numérique permet d’engendrer un effet de multiplicité et de complexité dans une vidéo documentaire montrant des situations très banales.

Bien qu’il y ait similitude dans le médium et le traitement, l’autre installation explorait plus avant la complexité du déplacement sur les plans du temps et de l’espace. En observant attentivement celle-ci, on croyait vivre l’expérience temporelle d’un voyage. Au départ, on percevait une séquence où Lau travaillait dans un atelier universitaire chinois classique, un atelier entouré d’eau sous un ciel étoilé. Ensuite, on était graduellement emmené dans une rue achalandée de Beijing dans la Chine d’aujourd’hui (la même rue que Lau habitait lorsqu’il visitait la ville). L’oeuvre elle-même mêlait animation numérique et images de la vraie vie. Le spectateur était obligé de s’ajuster aux dualités qu’il avait sous les yeux, où le paisible atelier universitaire se fondait dans un décor urbain grouillant d’activités : un monde matériel à travers les fenêtres d’un espace éthéré. Habilement, la vidéo explorait à la fois le passé et le présent, l’ancien et le moderne, et ce à travers une perspective indéterminée constamment mouvante.

Plus fascinant encore, les deux installations semblaient «se répondre»: une vidéo tournée à l’Est (une rue de Beijing) et une autre à l’Ouest (l’appartement torontois de l’artiste). Une pareille juxtaposition renforçait une identité-dans-le-faire hybride et culturelle. En 1967, lors de sa communication Des espaces autres. Hétérotopies, Foucault parlait de « lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables 3.» Dans de tels « espaces autres », Foucault avance qu’un miroir est à la fois utopie et hétérotopie. Ainsi, comme dans le miroir de Foucault, chez Yam Lau, le déplacement complexe des « réalités » transporte le regardant dans une expérience spatiale onirique mais familière.

Se réfléchissant mutuellement, les deux oeuvres révélaient un désir de se voir soi-même comme un «autre», ce qui est significatif pour quelqu’un fonctionnant dans un cadre culturel hybride. Né à Hong Kong, Yam Lau a grandi et a étudié la peinture au Canada, et il a commencé récemment à voyager en Chine, où il puise son inspiration. Le fait de renouer avec son héritage culturel chinois indique une pratique artistique inscrite dans la temporalité au sein d’une entité plus globalisante. Dès lors, l’atelier universitaire imaginaire et le domicile torontois signalent la liberté fondamentale d’une démarche de création qui fait fi des barrières culturelles. À travers la complexité du réel et du virtuel, Lau se positionne librement entre Orient et Occident, entre hier et aujourd’hui.

Traduction S.F.

 

Jessica Li est une auteure interdisciplinaire installée à Toronto. Née à Beijing, en Chine, elle a étudié en marketing et en gestion à la Northeastern University China. En 2010, elle s’établit à Hong Kong pour poursuivre des études en design à la Hong Kong Polytechnic University. Après avoir obtenu sa maîtrise, elle s’installe à Toronto et s’inscrit à l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario où, de 2011 à 2013, elle étudie l’art contemporain, le design et l’histoire de l’art des nouveaux médias. Ses recherches portent principalement sur l’art chinois contemporain, le design et les nouveaux médias.

 


  1. Michel Foucault, «Des espaces autres. Hétérotopies», Architecture, Mouvement, Continuité 5 (1984): 46-49.
  2. MKOS, “Quiet Resistance: An Interview with Yam Lau”, envoyé le 18 mai 2013. http://www.m-kos.net/archives/16294.
  3. Michel Foucault, op. cit.