Miniature et démesure

Une époque de la démesure ?

Définir la démesure n’est pas chose aisée–à vrai dire, il devient presque aussi vertigineux de la réfléchir que d’en faire l’expérience. On l’appréhende tantôt en tant qu’infini (littéralement : sans limite aucune), tantôt en tant qu’excès (impliquant le franchissement d’une quelconque limite), tantôt en tant qu’incommensurable. C’est sous cette dernière acception que nous l’envisagerons ici. Autrement dit, comme un immense aux dimensions difficilement saisissables, aux limites ardues à cerner ou à imaginer. Un quasi-infini, pourrions-nous dire : ce qui s’appréhende comme au-delà de toute mesure possible ici et maintenant pour l’être qui en fait l’expérience. Ainsi entendue, la démesure demeure hautement relative et toujours potentielle: elle ne relève pas du fait mais du vécu ; elle qualifie l’expérience (la relation) et non l’objet.

Les incommensurables auxquels elle se rattache semblent en cette époque à la fois se multiplier et s’intensifier, si bien qu’on en vient à se demander, comme le philosophe Étienne Tassin, « si cette démesure […] n’est pas finalement devenue l’unique et impossible “mesure” de notre monde 1 » : des éléments mille fois plus petits que le millième d’un millimètre (le nanométrique) qui ne répondent plus aux lois physiques du monde à « notre » échelle ; des exoplanètes à plusieurs milliards de kilomètres, qu’on peut pourtant voir et « entendre 2 » ; le monde entier (ou presque) traduit en 0 et en 1 (le code binaire inhérent à toute technologie numérique), « hébergé » sur les serveurs d’un Réseau gros de plus d’un billiard de pages ; des données franchissant des milliers de kilomètres en quelques fractions de secondes via ce même giga Réseau ; des flux quotidiens de capitaux ainsi que des budgets qui « parlent » en milliards de dollars… Notre monde technologisé et globalisé semble en effet proliférer en de « nouvelles » formes de démesure, toutes aussi vertigineuses les unes que les autres.

De la démesure miniaturisée à la miniature démesurée

Si nombre d’oeuvres miniatures actuelles déjouent les formes de démesure d’une société haute en changements d’échelle potentiellement vertigineux 3, ces mêmes oeuvres n’y sont pas pour autant étrangères. C’est précisément ce constat qui me conduit d’une pensée de la « démesure miniaturisée » à une pensée de la « miniature démesurée », qui m’amène à parler de pratiques qui, à la fois, renversent et reconduisent certains incommensurables des sociétés technologisées et globalisées dans lesquelles elles s’inscrivent.

Car nombre de miniatures actuelles, formellement et/ou sémantiquement, jouent le jeu du gigantesque, de cette « mise en oeuvre de l’Immense 4 » qu’est la démesure. S’instaurent ainsi des tensions d’échelle au sein même des oeuvres, qui ne sont d’ailleurs pas sans les gonfler de complexité, de dualités riches tant phénoménologiquement que conceptuellement. Les manifestations de ces miniatures démesurées sont nombreuses et mettent en jeu les tensions qui nous intéressent de différentes manières, dont trois seront ici l’objet.

Des microcosmes colossaux

Parmi celles qui peuvent être qualifiées de « microcosmes colossaux » (ou de « maquettes monumentales »), le Village Démocratie (2010-2012), de Karine Giboulo, a abondamment circulé récemment 5, chaque fois augmenté de nouvelles aires « sur-urbaines 6 ». Au final, la mégapole minifiée, où des bidonvilles déferlent autour et au travers d’opulents complexes hôteliers et corporatifs à l’exubérance digne d’une Dubaï, se déploie sur près de trois cents pieds carrés. Bien qu’il s’agisse d’un monde miniature, il apparaît inopportun ici de parler d’une oeuvre de « petit format ». En fait, dimension et échelle s’y livrent une si féroce concurrence que le terme miniature en appelle à être revisité.

Mais au-delà de ces tensions entre taille et échelle – qui ne sont pas sans tirailler le spectateur –, Village Démocratie permet de refléter plusieurs hauts-lieux de la démesure contemporaine : la ville (et sa version hypermoderne, la mégapole), la sur-urbanisation, la sur-consommation, le sur-développement, la virtualité et la démesure des flux de capitaux ainsi que les écarts faramineux de richesse (les indices boursiers « volant » au-dessus des bidonvilles, démultipliés dans les réverbérations des surfaces miroitantes qui les surplombent, en sont l’image). Ainsi, format et contenu de l’oeuvre se rencontrent et se renforcent l’un l’autre, multipliant les incommensurables et les tensions d’échelle à vivre et à réfléchir. Tout comme Metropolis II, d’ailleurs, de Chris Burden : une maquette cinétique représentant une ville futuriste « haute densité », véritable fourmilière d’un millier de voitures miniatures sillonnant entre les gratte-ciel, les mosquées, les viaducs et les complexes résidentiels étrangement inquiétants d’autoprolifération.

Des miniatures all-over

Un peu à la manière des microcosmes colossaux, le format des « miniatures all-over » tient du gigantesque. Ces miniatures installatives accumulent une abondance d’éléments minuscules. Plutôt homogènes formellement, ils deviennent en quelque sorte des unités picturales, tapissant complètement une ou plusieurs surfaces (plancher, murs, plafond). On peut penser ici à la série d’installations Fields (1988-2002), d’Antony Gormley : de minuscules (mais vastes) multitudes composées de figurines sculptées en terre cuite, emplissant des salles entières, dont l’une a été présentée en 1993 au Musée des beaux-arts de Montréal. Les oeuvres récentes, souvent immersives, de Hema Upadhyay, dont 8 feet x 12 feet (2009) et Think Left, Thing Right, Think Low, Think Tight (2011) tiennent également d’un tel all-over. Think Left…, exposée à l’été 2011 au Centre Pompidou, oblige le spectateur à s’immiscer entre deux maquettes de bidonvilles élevées perpendiculairement au sol de manière à former deux immenses murs. S’étalant du plafond au plancher sur toute leur longueur, ces derniers façonnent un étroit passage, espace exigu destiné au spectateur. Une telle version, verticale, monumentale et immersive, de l’objet « maquette » inverse radicalement notre rapport habituel à celui-ci, qui en est essentiellement un de surplomb. Plutôt que de « dominer » la scène composée de menus et fragiles objets, c’est la scène, du haut de ses quelque quatre mètres, qui fait saillie sur nous, quasi menaçante. Ici encore, le minuscule et le monumental rivalisent, rendant la posture du spectateur trouble et ambivalente.

Des objets miniatures objets de démesure

Il en va autrement de ces oeuvres qui s’offrent comme de petites scènes restreintes en dimensions, néanmoins porteuses d’immensité. C’est le cas d’un ensemble de modèles réduits signés Guillaume Lachapelle, qui s’en tiennent à leur petite taille, mais qui s’ouvrent sur un espace hors champ apparemment sans fin. Ainsi, les oeuvres Fissure (2009), Évasion (2010) et Livre (2011) partageant le motif de la « bibliothèque infinie », peuvent être vues comme d’autres espaces minifiés de la démesure : ceux que constituent le savoir, la connaissance et, par extrapolation, les données, le réseau et le numérique, qu’on oppose souvent au format imprimé du livre. Le procédé technique utilisé par Lachapelle pour ces oeuvres – l’impression numérique 3D – renforce d’ailleurs cette extrapolation et cette tension entre les modes de conservation traditionnels du savoir et ceux offerts par le numérique. Mais qu’on pense à l’immense bibliothèque que compose virtuellement l’ensemble des livres disponibles sur cette planète ou au Réseau qui « stocke » une quantité inimaginable de textes, tous deux sont propices à générer une sensation de submersion, tous deux apparaissent démesurés. Et encore une fois, forme et contenu participent de la tension entre miniature et démesure, cette dernière, d’abord liée au référent, se trouvant reconduite formellement par l’abondante répétition du motif du livre sur les rayons et par le « point de fuite » suggérant un gouffre sans fin.

Vers une typologie de la miniature démesurée

Ainsi, à l’étude des co-présences tensives entre miniature et démesure au sein d’oeuvres sculpturales et installatives actuelles, l’amorce d’une « typologie » de cette miniature démesurée semble s’esquisser, appelant à une approche plus dialectique que dichotomique de la notion d’échelle, du grand et du petit dans l’oeuvre visuelle. La miniature n’est-elle pas, comme le disait Bachelard, « un des gîtes de la grandeur 7 » ? Comme quoi nombre d’artistes contemporains l’ont pris au mot, pour mettre en oeuvre cet apparent oxymore qu’est la miniature démesurée.

 

Marjolaine Arpin termine sa maîtrise en Histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal. Ses recherches portent sur les tensions, dans certaines oeuvres actuelles impliquant l’échelle miniature, en lien avec de « nouvelles » formes de démesure caractéristiques d’une société contemporaine dite globale. Elle a publié à l’automne 2010 un premier article sur ce sujet dans la revue esse arts+opinions et collabore depuis janvier 2010 au magazine Spirale, en plus de signer des textes d’opuscules d’exposition.

 


  1. Étienne Tassin, La Démesure, Grenoble : J. Millon, (éd.). 1995, p. 9.
  2. Sur ce phénomène, voir l’installation de Jean-Pierre Aubé, Exoplanètes (2011).
  3. Voir Arpin, Marjolaine. 2010. « La démesure miniaturisée », esse, no 70 (automne), p. 20-25.
  4. Tassin, op. cit., p. 9.
  5. Notamment à la Galerie du Nouvel-Ontario, où seule la « Phase I » était exposée ; puis à Plein Sud (Longueuil), à Art Mûr (Montréal) dans le cadre de Mens-moi, où la « Phase II » s’est ajoutée ; finalement, au centre Circa, où les trois phases de cette méga-maquette trônaient dans une salle (en plein centre-ville !) permettant de multiplier les points de vue et les angles d’approche et, par conséquent, de déployer encore plus efficacement les tensions d’échelle qui nous intéressent ici.
  6. Mike Davis, Le pire des mondes possibles : De l’explosion urbaine au bidonville global, Paris : La Découverte, 2007, c2006, p. 20.
  7. Gaston Bachelard, La poétique de l’espace. Paris : PUF, (c1957), 2010, p. 146.