Marie-Pier Bocquet

Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi

Hangar 7826
Montréal
17 avril — 12 mai 2024

Le corpus J’ai pensé à toi, de Mélissa Longpré, se déploie, ce printemps, en deux lieux en plus de se prolonger dans une publication du même nom. Après une première présentation au centre VU (Québec, 2024), l’artiste ramène ce projet d’exposition à Montréal dans l’espace pour lequel il a été initialement conçu. C’est en effet pour le Hangar 7826, petite galerie née de la vision artistique et architecturale de Gilles Tarabiscuité, qu’elle a pensé cette série d’images et de dessins tirée d’une démarche développée sur plus d’une décennie. Cela se ressent dans l’adéquation des formats, souvent proches d’une page de livre, avec l’intimité du lieu, permettant ainsi à une pratique d’abord ancrée dans une observation scientifique de se reconnecter à sa poésie intrinsèque.

J’ai pensé à toi, c’est une phrase reçue maintes fois par l’artiste lors de correspondances avec des proches lui envoyant des clichés d’animaux morts, le plus souvent des volatiles, vus lors de promenades. C’est que Longpré collecte, photographie, dessine des oiseaux morts, dans sa pratique artistique — ceux qu’elle trouve et ceux qui lui sont offerts —, et recueille des fragments comme des os, des coquillages, des fossiles et autres témoins de leur environnement. En exposition, tout ceci se déploie sous la forme d’inventaire, d’archives ou de petite collection, où les objets réels sont parfois présentés (par exemple, dans la série Aux embouchures, 2019) ou rendus visibles par leurs représentations. L’effet d’ensemble laisse transparaître un profond respect envers la nature grâce à la sobriété stylistique et l’apparente objectivité des images, mais aussi paradoxalement, en raison des affects que l’évocation de la mort peut susciter. Cette dualité est fort bien comprise et exploitée par Longpré dont le travail aiguise la curiosité scientifique aussi bien qu’un regard empathique.

Dans J’ai pensé à toi, la photographie et le dessin rendent compte d’une étude approfondie des oiseaux, d’abord dans une perspective de « scientifique amatrice », comme Mélissa Longpré se décrit parfois. Cette posture s’exprime par des choix iconographiques qui réfèrent à la muséologie des sciences, par exemple les collections de dessins anatomiques ou d’animaux naturalisés. Ici, le volume d’éléments déclinés autour du thème aviaire produit, d’entrée de jeu, un effet encyclopédique. En plus des photographies et des dessins de plus petits formats et de grandes images montrant des arrangements d’os et de plumes ordonnés par types et par tailles, la pièce maîtresse de l’exposition1 est une photographie où sont rassemblés une quarantaine d’oiseaux de différentes espèces, disposés côte à côte et, la plupart du temps, accompagnés de leur identification et de la transcription des circonstances de leur découverte. Cette mise en scène participe à produire une impression de catalogue ornithologique ou de recensement à visée documentaire, une lecture renforcée par la précision des dessins témoignant d’un regard encore plus attentif même que celui du photographe et renvoyant à la tradition savante du dessin naturaliste. Comme pour appuyer davantage la scientificité du cadre de référence et des dispositifs utilisés par l’artiste, notons les couvertures encollées de toile de reliure et les cartes d’emprunt estampillées, en arrière-plan des spécimens photographiés, qui, en appelant à la bibliothèque et aux livres, contribuent à l’aura d’érudition qui parcourt l’ensemble de l’exposition.

La pratique du livre et de l’autoédition demeure centrale chez Longpré, qui choisit souvent ce véhicule pour rendre compte de ses œuvres dans une forme complémentaire aux expositions et pouvant leur survivre. La publication qui accompagne la série J’ai pensé à toi rassemble les œuvres et propose une incursion dans le matériel à l’origine du projet, à savoir les fameuses images et messages reçus de ses proches. Comme l’artiste l’indique dans le texte d’introduction, ceux-ci montrent bien qu’au-delà du clin d’œil à sa pratique, le geste de transmettre les photographies pour partager un moment complice, ou encore la localisation de l’oiseau à recueillir a souvent pour visée de tenter de sublimer la mort, d’espérer que l’artiste puisse donner « une deuxième vie » à cet être vivant qui ne l’est plus. Si Longpré résiste à la tentation d’anthropomorphiser ses spécimens (les pensionnaires [1943] d’Annette Messager, volatiles habillés de petits tricots, nous viennent en tête), quelque chose nous atteint néanmoins, voire nous attriste, à la vue d’oiseaux morts. Peut-être que la riche histoire de leurs représentations de symboles de liberté et de vivacité est mise en tension avec l’immobilité dans laquelle nous les retrouvons. Dans les photographies, quelques signes subtils rompent l’effet clinique de la documentation et sollicitent un regard ému, que nous imaginons aussi s’avérer celui de l’artiste les manipulant : des petits yeux fermés, des pattes repliées, quelques oiseaux regroupés ensemble, dos à dos ou collés les uns aux autres. Soudainement, nous les reconnaissons en tant qu’êtres vivants et nous pensons à eux comme des memento mori, soulignant l’inéluctabilité de la mort qui fauche même les créatures les plus innocentes. 

Les spécimens récoltés par Longpré ont été, en majorité, la proie des chats ou victimes de collisions avec des fenêtres ou des voitures, une information qu’elle nous partage, entre autres, pour authentifier l’engagement éthique de sa démarche (rappelons-nous que les artistes naturalistes ont longtemps tué leurs objets d’étude au nom de la connaissance), mais qui pointe également vers des considérations écologiques sous-jacentes à ce corpus. En effet, la présence de plus en plus grande de l’humain et d’animaux domestiqués sur les territoires sauvages reste une des raisons avérées de la dégradation de l’avifaune, et plus globalement, de la biodiversité. L’artiste nous mentionne, en outre, que les évènements climatiques extrêmes seraient en cause dans la disruption de la migration des parulines, l’ayant conduite, en 2018, à observer un nombre record d’individus de cette espèce se cognant contre des obstacles. Ces explications contextuelles, offertes sans didactisme ni moralisme, nous incitent néanmoins à faire bon usage de l’attendrissement qui nous gagne pour célébrer la vie, la nôtre et celle du monde qui nous entoure.

1 Cette œuvre est aussi présentée chez Occurrence (Montréal), du 11 avril au 8 juin 2024, dans le cadre du projet Les inéluctables.

 


Marie-Pier Bocquet détient une maîtrise en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal et un baccalauréat en arts visuels de l’Université Laval. Ses recherches se déploient à partir d’un intérêt pour l’art conceptuel, les arts imprimés et le livre d’artiste. Elle est actuellement directrice générale et artistique d’Arprim, centre d’essai en art imprimé, et siège au conseil d’administration des Éditions HB dédiées au dessin actuel. .

Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826 (une initiative de Gilles Tarabiscuité), Montréal. Photo : Mélissa Longpré.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Mélissa Longpré.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Mélissa Longpré.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Katya Konioukhova.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Katya Konioukhova.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Katya Konioukhova.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Katya Konioukhova.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Katya Konioukhova.
Mélissa Longpré, J’ai pensé à toi, 2024. Vue d’exposition, Hangar 7826, Montréal. Photo : Katya Konioukhova.