Mélanges d’été

À cheval donné…

Cet été, l’espace d’une huitaine, le milieu de l’art québécois a donc découvert d’un seul coup l’existence de l’Academy of Fine Art Foundation, un généreux organisme à but non lucratif, de l’agence Masterpiece Publishing Inc. et de sa fonderie, du magazine Art Business News et de son fameux TOP 10 des « artistes les plus prometteurs aux États-Unis » : du peintre-sculpteur « émotionniste » André Desjardins dont le nom figure à ce palmarès depuis quatre ans, des rêves du directeur du Parc olympique et des goûts en art de la ministre du Tourisme. Tout ça parce que l’esplanade Financière Sun Life, sise au pied de notre Stade olympique, venait d’être choisie par tous ces bienfaiteurs-diffuseurs pour recevoir… Recevoir, une sculpture potentielle de Desjardins, évaluée à plus d’un million de dollars et offerte (à peu près) gratuitement en guise de figure de proue susceptible de transformer le site en futur Millenium Park ou Central Park. J’imagine que ce scénario ubuesque sera tombé dans l’oubli au moment où on lira ces lignes, car le projet a avorté, grâce notamment à notre confrère Nicolas Mavrikakis qui a bien attaché le grelot.

Dans toute l’affaire, le silence du ministère de la Culture a paru particulièrement fâcheux, et l’approbation de la pétition du milieu par la directrice du Conseil des arts de Montréal, très rafraîchissante ; plus tonique en tout cas que ce commentaire du Bureau d’art public, trouvé sur le blogue de Mavrikakis : « La Ville n’est pas impliquée dans ce don, c’est un projet du ministère du Tourisme sur un terrain appartenant au Gouvernement du Québec », qui évoquait plutôt la prose du maire Gérald Tremblay. Cela dit, on pouvait comprendre que l’organisme ait eu un peu envie de se laver les mains de cette pantalonnade. La question des dons-qu’on-ne-peut-pas-refuser-pour-toutes-sortes-de-raisons dans le champ de l’art public sera toujours problématique, et la collection de la Ville a dû elle-même, à quelques reprises, faire place à des cadeaux encombrants. Pour mémoire : Debout (Hommage à Félix Leclerc) de Roger Langevin, au parc La Fontaine, don de l’artiste avec l’aide du Mouvement national des Québécois; Monument à Émilie Gamelin de Raoul Hunter, dans l’édicule du métro Berri-UQAM, don des Soeurs de la Providence; Athéna de Spyros Gokakis (en réalité, il s’agissait d’une copie interprétée d’une oeuvre attribuée à Céphisodote, le père du grand Praxitèle, et datant du IVe siècle av. J.-C.), don du maire d’Athènes aux Montréalais (un vrai cadeau de Grec !). Autant de «statues » qui n’ont guère plus de rapport avec un art vivant que la nymphe d’André Desjardins qui a failli prendre la place de La joute de Jean Paul Riopelle (qui avait elle-même fait l’objet d’un don, comme quoi le dossier des cadeaux, en matière d’art public, est vraiment complexe). Quoi qu’il en soit, pour cette fois, on l’a échappé belle !

La sculpture et le théâtre

Il y a une dizaine d’années, j’écrivais dans cette même chronique à propos de l’installation vidéographique Les aveugles, présentée par Denis Marleau au Musée d’art contemporain de Montréal, que cette fantaisie fantasmagorique « constituait un des plus beaux nocturnes des dernières années, toutes disciplines confondues (dans tous les sens du terme) ». Or, je crois bien que, cette fois encore, l’une des plus belles surprises du trimestre nous venait du théâtre, avec l’oeuvre inclassable intitulée X-fois gens chaise, que l’Allemande Angie Hiesl proposait au Festival TransAmériques. L’artiste « indisciplinée et interdisciplinaire » avait vissé une dizaine de chaises blanches à des murs, à une vingtaine de pieds de hauteur, le long de la rue Saint-Denis, entre la rue Sherbrooke et le boulevard René-Lévesque, et y avait installé autant de personnes du 3e âge pour des sessions d’une heure pendant lesquelles elles devaient se livrer placidement à une occupation banale (et donc en contraste total avec l’incongruité et la dangerosité de leur situation).

Les « sculptures » étaient d’une discrétion exemplaire – un trait qui n’est pas fréquent dans les oeuvres d’« art public » – et n’eût été des petits attroupements silencieux qui se formaient au pied de chacune d’elles, on aurait facilement pu ne pas les voir. Mais il suffisait de lever un peu la tête et de s’arrêter. À constater l’intensité de l’attitude de la plupart des regardeurs, on se disait qu’il y avait là un précieux exercice de perception des divers enjeux de l’oeuvre d’art. On pensait bien sûr aux Assis de Rimbaud (« Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges »), peut-être à certaines des plus belles réussites des Projets de sculpture Münster où, depuis 1977, l’art vient lui-même à la rencontre des visiteurs et se fait parfois très convivial, sans y perdre son âme. Chose certaine, on pensait tout court, et on en redemandait.

Difficile de parler des rapports entre le théâtre et les arts visuels sans mentionner une autre réussite trop discrète des dernières semaines : l’événement Pourquoi je suis comme je suis de Nicolas Mavrikakis, « le critique qui se prend pour un artiste » et qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins, y compris devant le don en pâture de sa propre mère. L’oeuvre, dont la seule énumération des matières premières était un poème, a été présentée pendant quatre jours à la galerie Joyce Yahouda, une maison qui n’a jamais eu peur des projets déviants et qui les défend chaque fois avec une justesse et un professionnalisme imperturbables. Là aussi, on pensait beaucoup, et à beaucoup de choses contradictoires, et on découvrait chez l’« artiste » de remarquables talents d’auteur dramatique, de metteur en scène et de comédien ; avec ou sans texte, et sans maquillage. Ses autres ressources, on les connaissait déjà, et notamment la qualité de son engagement en faveur de la radicalité en art, un sujet sur lequel il vient de codiriger un important dossier dans les nos 98 et 99 d’Espace et dont sa « première tentative de création » constituait un prolongement opportun.

P.-S. Salut l’artiste

Au moment d’envoyer ce texte, j’apprends la disparition du collègue Yves Robillard. Du coup, grosse bouffée de nostalgie : certes, les dernières années de cet homme-orchestre n’ont pas été ses meilleures, mais son nom évoquera toujours le groupe Fusion des Arts, Québec Underground, les happenings de Serge Lemoyne, La chambre nuptiale de Francine Larivée, Opération Déclic, Vive la rue Saint-Denis, etc., autant d’événements clés qui exprimaient « un refus, n’a-t-il cessé de répéter, de séparer l’art de la vie quotidienne ». Et ce, à une époque qui, une vingtaine d’années après Refus global, avait bien besoin de ces quelques secousses…

 

Gilles Daigneault est critique d’art, commissaire indépendant, membre du comité de rédaction de la revue Espace et directeur de la Fondation Guido Molinari.