Sophie Erlund : la mécanique des fluides

The Rationally Unattainable Certainty
PSM, Berlin
10 Juin—
26 Juillet 2014

« ça parle ‘’fluide’’ […], encore faut-il savoir écouter autrement qu’en bonne(s) forme(s) pour entendre ce que ça dit 1 »

Après une première exposition personnelle, en 2009, à la galerie PSM (Berlin), composée d’un ensemble de sculptures-architectures (« Udvandring »), puis une seconde (« The house is my body ») exclusivement sonore, Sophie Erlund propose, cette fois, un environnement organisé par des éléments sculpturaux à la fois sonores et olfactifs.

En entrant dans The Rationally Unattainable Certainty, une étrange odeur organique de champignon nous parvient immédiatement aux narines: émanation à la fois humide et sèche en ce chaud été berlinois. Nous repérons rapidement sa source: une partie de l’espace de la galerie se trouve recouverte au sol par de la mousse islandaise, toujours vivante.

L’écriture nous oblige à disséquer cet environnement pour mieux appréhender ses différents éléments qui, pourtant, affectent simultanément plusieurs de nos sens. C’est bien comme un tout où se juxtaposent odeurs, sons, volumes et architectures, que nous devons apprécier la composition de l’artiste danoise.

Six sculptures étranges se dressent sur d’imposants piédestaux circulaires blancs, eux-mêmes posés sur ce sol spongieux. Rapidement, un battement retient notre attention, comme de réguliers coups assénés à une porte métallique au fond d’une cave. Le son s’échappe de Bell Tower (2014), une sculpture aux lignes radicales, sombres et épurées formant une sorte de triangle au centre duquel s’écoulent à un rythme régulier quelques gouttes d’eau. Chaque fois qu’une d’entre elles s’écrase sur la plaque noire, le son produit est modifié puis amplifié dans l’espace.

C’est dans cette atmosphère sonore inquiétante que nous sommes invités à déambuler. Dispersées sur ce sol blanchâtre et aride, les sculptures ou architectures futuristes donnent à l’espace l’apparence d’un paysage quasi extraterrestre. De l’autre pièce s’échappent de lentes nappes électroniques alternées par des rythmes plus marqués : battements de coeur, clochettes stridentes, batterie, etc.2 Ces bruits et ondes sonores, ajoutés au crissement de la mousse sous nos pieds, participent de cette atmosphère cinématographique de science-fiction.

Des capteurs, disséminés un peu partout dans l’espace, modulent ce travail sonore directement selon nos mouvements. L’oeuvre devient alors imprévisible, évolutive et incertaine à l’image de la mousse – élément vivant, lui aussi, se modifiant selon les déplacements des spectateurs.

Figuration du temps qui passe et du mouvement, en contraste avec le statisme imposant des sculptures-architectures. Une dissonance formelle entre l’impalpable et la préséance du solide articule alors toute l’installation.

Révélée par le titre de l’exposition et le très beau texte de Jens Soneryd qui accompagne l’installation comme un composant autonome, Sophie Erlund réfléchit à l’insaisissable. Fruit de longues conversations qui débutent en octobre 2013, ce texte fait directement référence au célèbre essai de G.E Moore Proof of an External World (1939) et notamment à son ambition : « rien n’est plus aisé que de prouver l’existence d’objets externes ». Pourtant, alors immergé dans l’environnement de l’artiste, rien ne semble si certain. Au regard de ce texte, The Rationally Unattainable Certainty émet des doutes et des contrastes à propos du rationnel et de l’irrationnel ; l’extérieur et l’intérieur, mais aussi le solide et le fluide.

Unity House (2013), une sculpture laquée noire, incarne d’emblée certaines de ces dichotomies. Étrange table dont le dessus, précis, rectiligne, brillant, contraste avec un dessous foisonnant, organique et chaotique. Un tube en verre, lui aussi très « propre », relie par deux cavités ces opposés. Métaphore d’une surface émergée précise, en dessous de laquelle l’existence d’une caverne instable apparaît : incarnation de la fragilité psychologique et de la bipolarité.

À ce qui est « externe à nos esprits », pour reprendre les mots de G.E. Moore, Sophie Erlund appose des intérieurs qui nous échappent – pourtant paradoxalement bien « présents ». Posées sur ces imposants socles, les sculptures y assument tout leur poids et leur matérialité : bois brut aux échardes saillantes, cordes et cuir usés (The Cerebral Soldier, 2013), traces de doigts et peintures maladroites (Bullet, 2014 et Illogical: Corporal, 2014). Les gestes de l’artiste y sont visibles et viennent nous révéler l’importance de l’intuition et de l’instinct dans l’exécution : formalisation directe et viscérale d’émotions intérieures, voire inconscientes. C’est justement ce basculement ténu entre le conscient et l’inconscient, le contrôle et sa perte, qui coordonnent ici l’expression plastique.

Retourner une nouvelle fois sur l’analyse des matières utilisées, l’opposition entre solide et fluide, opère symboliquement les mêmes distinctions. Les gouttes d’eau s’échappant de « l’entrejambe » de Bell Tower contrastent avec les formes rectilignes, acérées de la sculpture. Également, on note les oeuvres sonores: bruit d’eau, échos caverneux, ondes électroniques planantes, pressions fumantes (« pschitt ») voire gazeuses, composition elle-même fluide, déstructurée par les mouvements ou non-mouvements inattendus des visiteurs.

Face à Bullet, bloc doré brutal, presque maladroit – imposant monument qui, creusé sur l’une de ses faces, ressemble alors de manière troublante au sexe féminin –, nous pourrions y apposer les mêmes contrastes évoqués plus haut. Comme écrit Luce Irigaray, le sexe féminin est assujetti aux fluides : « les propriétés des fluides étant historiquement abandonnées au féminin 3 » ; propriété instable que Sophie Erlund soumet inconsciemment au géométrisme et, par le fait même, l’idéalise.

Ainsi, les oeuvres prouvent l’impuissance de la logique à recouvrir tous les domaines du réel, tous les caractères de la nature. En construisant une philosophie de la certitude par l’appréhension de ce qui nous est « externe », Moore assure le pouvoir absolu de la forme. Visuellement « solides », les propositions de l’artiste court-circuitent et mettent en doute en donnant à voir, à entendre, à sentir et à imaginer des continuités dilatables, fluides et actives.

Séparant les deux pièces de la galerie, une grille en métal est suspendue, bien « présente », à la fois opaque et transparente, perforée de multiples trous. Notre regard éprouve des difficultés à se concentrer entre sa surface ou ce qu’elle nous laisse voir derrière elle, incarnation formelle d’une citation du texte de l’exposition : « He gazes upon the world with one eye through a gridded window ».

C’est alors sa propre exposition qui échappe à son auteure par une maîtrise sans certitude – fatalisme formel de l’impossibilité de comprendre rationnellement nos expériences et nos intimités présentes comme futures.

 

Gauthier Lesturgie est auteur et curateur indépendant basé à Berlin. Depuis 2010, il a travaillé dans différentes structures et projets artistiques tels que la Galerie Art&Essai (Rennes), Den Frie Centre for Contemporary Art (Copenhague), revue Critique d’art, la deuxième et troisième Biennale d’art contemporain de Rennes ou encore SAVVY Contemporary (Berlin). Il écrit régulièrement pour différentes revues telles que Inferno, Zerodeux ou encore Contemporary and et collabore au projet de publication d’écrits d’artistes Culturia, ainsi qu’à l’exposition itinérante « If You Are So Smart, Why Ain’t You Rich? »

 


  1. Luce Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Les Editions de Minuit, coll. « critique », 2012, p. 109.
  2. L’oeuvre sonore prend le même titre que l’exposition : The Rationally Unattainable Certainty.
  3. Luce Irigaray, op. cit., p. 113.