Marc-Antoine K. Phaneuf, Conspirations à Gogo (extraits pour MANIF X)

Maison de la littérature
Québec
19 février –
24 avril 2022

La programmation en galerie de la Manif d’art 10, sous le thème Les illusions sont réelles, nous amène à la Maison de la littérature. En m’avançant dans la discrète entrée située en contrebas de l’édifice néogothique de l’ancienne église Wesley, je suis soudainement pris d’assaut par l’œuvre de Marc-Antoine K. Phaneuf. À l’aide de larges pans de vinyle autocollant, l’artiste crée, dans le lobby de la Maison de la littérature, une installation textuelle en 12 paragraphes imprimés dans un fond de rayures orange sur blanc. Les bandes zigzaguant dans un sens puis dans l’autre tranchent avec le reste du sobre boudoir à l’éclairage feutré. Le vinyle recouvre chaque centimètre des murs, du plancher et du plafond d’une section entière de la grande pièce qu’on imagine habituellement se perdre entre l’ascenseur, le comptoir d’accueil et le coin lecture avec son stand de revues. Les deux pieds dans l’installation ou assis au bar situé à l’autre bout de la salle, l’effet est le même : une partie intégrale de la pièce semble avoir été découpée et remplacée à l’aide de l’outil de sélection d’un logiciel de traitement de l’image, ou encore, avoir été recouverte à grands coups de pinceau cartoonesque — comme celui que manie Wile E. Coyote afin de peindre ses tunnels sur la face des rochers. Pourrai-je pénétrer cette surface, ce champ visuel, ou buterai-je sur une illusion ?

Lorsque j’ose finalement entrer dans ce champ visuel bigarré, sans savoir si je pourrai en ressortir, je remarque la réflexion du dispositif d’éclairage sur le vinyle qui n’est ni tout à fait mat ni tout à fait brillant. Ces étranges halos de lumière font luire les chiffres romains qui, seuls, identifient les entêtes des 12 litanies; 12 derniers chapitres (pour reprendre le vocable conspirationniste) où se jouent des scénarios tragicomiques aux proportions bibliques. K. Phaneuf nous plonge ainsi dans ses Conspirations à Gogo qui, dès le début, nous font faire le grand écart entre l’absurdité de leur discours paranoïaque et la réalité d’une actualité géopolitique qui nous rattrape : « VLADIMIR POUTINE (VLADIMIR VLADIMIROVITCH = HOMME-PLÉONASME) = HOMME LE PLUS PROCHE DE DIEU (RESSEMBLANCE + FORME). POUTINE = VÉRITABLE MAÎTRE DU MONDE HUMAIN. POUTINE REPAS DE FAST FOOD (PATATE + SAUCE BRUNE + FROMAGE EN GRAINS = NON NON NON)). » Après avoir introduit Vladimir Vladimirovitch comme un personnage qui s’allume des cigares au lance-flamme à dos d’ours et torse nu, l’auteur et artiste nous énumère les faits d’armes de l’intelligentsia des hautes instances locales comme internationales. Tout le gratin conspirationniste y passe, mais aussi plusieurs figures de l’imaginaire phaneufien : « DONALD J. TRUMP (GOLEM CHEETOS) », « JUSTIN TRUDEAU (KARATÉ KID) », « ROBERT SMITH (CROQUEMITAINE) », « IGGY POP (PNEU INCREVABLE) ». Si certains textes s’articulent autour de ces personnages clés de la fin du monde, d’autres dérapent sur les pentes glissantes des champs de connaissances du web conspirationniste : les dangers du vapotage, le grand vampirisme pétrolier international, la surveillance des masses via la 5 G, le grand déploiement de 2022, les reptiliens, les space lords. À chaque fois, le procédé d’écriture consiste en un barrage ininterrompu de raccourcis, d’ellipses et de fulgurants sauts de la pensée déclinés sous l’aspect de formules mathématiques. « VAPOTAGE = TRANSFORMATION DES POUMONS = ADAPTATION À D’AUTRES TYPES D’OXYGÈNES (TRANSMUTÉS) = RÉSISTANCE ACCRUE AUX ZONES DÉDIÉES D’ESCLAVAGE (ZONES TERRESTRES + AUTRES PLANÈTES + COLONIES SOUTERRAINES + ETC.). NE JAMAIS VAPOTER. » J’y entre en me pinçant le nez et j’en sors le souffle court, mais à la longue je finis par m’adapter à la rythmique de cet inventoriage et je conditionne ma pensée à suivre les rapides mouvements de cette toccata.

Dans ma tête, la voix intérieure qui me fait la lecture passe de la mienne à celle de Marc-Antoine, puis à celle d’un tristement célèbre youtubeur conspirationniste. « CIRQUE DU SOLEIL = PROPAGANDE POUR MONTRER À LA PLÈBE LA VIE & LES MŒURS DES EXTRATERRESTRES (DOCUMENTAIRE VIVANT ORCHESTRÉ PAR LES BONZES DE L’ONF = DIVISION CANADIENNE DU PLAN ENTERTAINMENT). » Le discours autosuggéré devient mantra. « SATAN = N’AIME PAS SE FAIRE APPELER STAN. SATAN = BELZÉBTUH = MÉPHISTO = LUCIFER = ARTANIS KNARF A.K.A. LE ROI DES CROONERS. SATAN = PARLE À L’ENVERS. SATAN = MÂCHE DE LA GOMME. SATAN = PARTOUT. »

Tout à coup, je me surprends à décortiquer des détails insignifiants de la salle et de l’installation : un panneau, laissé nu, sur lequel je lis « salle de contrôle »; les mots « personnel autorisé seulement » qui apparaissent sur le vinyle autocollant qui recouvre une porte au fond de la salle. Les visages rudimentaires formés par les prises électriques semblent me narguer et s’ornent de codes indéchiffrables : PS-4, C-47, RC27. RC-059 et RC-60 trônent au-dessus d’une prise Ethernet : y a-t-il du 5G dans la salle ? J’observe une femme qui consulte les magazines plus loin dans le boudoir, jusqu’à ce qu’elle soulève l’étagère du présentoir à journaux pour révéler un compartiment secret où se cache sans doute la vérité. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce que j’ai passé trop de temps dans les plis et replis de cette vaste zone no-parking ? Je reprends mes esprits, appuyé à un étançon qui garde seul les portes de l’ascenseur qui doit conduire à un étage secret sous la crypte du temple Wesley.

La tête pleine du mitraillage de formules-chocs, aussi saisissantes que le partage par un ami ou collègue d’un article à propos des dangers de la vaccination, je me questionne sur la voix et l’effet choral produit par les répétitions qui sont ici exploitées. Je pense un instant croire qu’il s’agit de textes construits autour de fragments trouvés, mais force est d’admettre que la forme littéraire récurrente — la formule quasi mathématique — domine. Le parallèle avec plusieurs des œuvres littéraires de K. Phaneuf, où il cerne un format spécifique, souvent inspiré des diverses manifestations du paratexte (l’index, la liste, la légende), se dresse tout seul. C’est en réalité un distillat des voix conspirationnistes du web qui compose cet ouvrage; le fruit d’un exercice autour de l’imaginaire et de la pensée conspirationniste qui oscille entre les vrais faux récits et les fausses vraies histoires. Les mises en forme graphique comme littéraire contribuent à une certaine autorité des textes qui deviennent des tables de lois apocryphes. C’est là que s’observe la distance du zeitgeist actuel par rapport à celui d’il y a à peine dix ans, moment où Marc Antoine K. Phaneuf s’est d’abord lancé sur la piste des discours conspirationnistes et des idéologies nébuleuses en écumant les babillards de la ville. Si dans ses œuvres de l’époque l’artiste utilisait plus directement et simplement les textes trouvés et les procédés de collage, Conspirations à Gogo s’érige aujourd’hui comme le monumental bréviaire à plusieurs voix d’une apocalypse à venir.


Étienne Tremblay-Tardif est artiste et chargé de cours à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Par l’emploi des techniques de reproduction du texte et de l’image, il développe une pratique artistique axée sur la recherche selon des approches issues des nouveaux matérialismes. À travers celle-ci, il s’attarde à mettre en relief les textures et contextures des visualités produites par des dispositifs de différentes natures où se croisent et s’interfacent appareils techniques anciens et récents, corps et discours, institutions et infrastructures.