Everybody’s Got a Little Light Under the Sun : Luis Jacob et la scène artistique torontoise

Form Follows Fiction : Art and Artists in Toronto
Art Museum de la University of Toronto
6 septembre – 10 décembre 2016


 

Le regard que jette le commissaire indépendant Luis Jacob sur la création artistique torontoise, dans l’exposition Form Follows Fiction, s’inscrit en continuité avec sa démarche artistique et intellectuelle. Proposant des liens entre, d’une part, une forme urbaine entendue dans une perspective historique et polysémique, et de l’autre, une scène artistique et sa production, Jacob poursuit sa réflexion sur l’esprit des lieux, pour reprendre le judicieux titre de la critique que Nicolas Mavrikakis a faite de cette importante et ambitieuse présentation.

La signature de Jacob se perçoit principalement à deux égards : d’abord, dans cette représentation de la production locale, puis dans la fiction créée par ce rassemblement d’une centaine d’œuvres réalisées au cours du dernier demi-siècle par 86 artistes. C’est que le rôle des créateurs, dans la définition d’un lieu et de son identité, est un objet de recherche que Jacob a déjà exploré. Par exemple, en mai 2015, il a organisé, en collaboration Barbara Fisher qui dirige le Art Museum de la University of Toronto, la conférence This is Paradise : Art and Artists in Toronto qui portait sur cette question. Dans le même ordre d’idées, son installation Flashlight, présentée en 2008 au Toronto Sculpture Garden, explorait l’énergie, l’effervescence qui animent une collectivité : les visiteurs pouvaient pédaler sur des bicyclettes stationnaires pour allumer une bannière lumineuse portant le message « Everybody’s got a little light under the sun » tandis que la boule miroir surplombant le site poursuivait sa rotation grâce à son branchement à un panneau solaire.

Ensuite, c’est dans la stratégie commissariale, dans la manière d’articuler les rapports entre les œuvres, que l’on discerne le point de vue de l’artiste-commissaire. Le parcours n’est ni chronologique ni thématique. Il se déploie devant le spectateur à la manière d’un des albums de Jacob, cette série de collections d’images. Récemment, à Montréal, on a pu apprécier, à la galerie de l’UQAM, dans le cadre de la BNLMTL 2016, l’Album XII (2013-2014) qui plonge le spectateur dans un jeu d’analogies parfois formelles, parfois conceptuelles, entre les images rassemblées par l’artiste sur les pages d’un grand cahier. Form Follows Fiction repose sur le même type de procédé visuel, ce qui lui confère sa rigueur et sa force. À ce sujet, Jacob explique, dans le dépliant qui accompagne l’exposition : « The exhibition is a constellation of symbolic forms, or memes, that repeatedly appear in the work of artists of different generations. »

 

Personnalités multiples

Pour revenir sur quelques-unes des nombreuses narrations que l’on peut tisser entre les œuvres, la question de l’espace s’incarne et se décline de plusieurs manières, soulevant des enjeux identitaires. L’occupation historique du territoire renvoie à des questions postcoloniales : en témoigne Toronto Purchase (2015), cette carte tridimensionnelle du collectif Public Studio montrant le territoire acheté par la Couronne britannique auprès de la nation des Mississaugas en 1787. De même, la série picturale Premises for Self-Rule (1994), de Robert Houle, traite de quatre documents légaux produits par la Couronne afin de régir le territoire ainsi que leur incidence sur les relations avec les peuples autochtones (dont la Loi sur les Indiens de 1876).

La relation entre le paysage naturel et urbain s’exprime notamment dans la proximité physique d’œuvres de Lawren Harris et de Kim Adams qui font ressortir que le paysage est une construction. Iconique, celui du représentant du Groupe des sept renvoie à cette idée que l’identité nationale est forgée par le paysage. De son côté, Artists’ Colony (1987-1989), de Kim Adams, se joue de la transformation d’un site industriel en société des loisirs, par le travail de créateurs, montrant une scène ludique faite d’objets miniatures. Dans une autre perspective, les photographies en noir et blanc qu’a prises Peter MacCallum, au début des années 1980, documentent la transformation de l’environnement urbain. Les images retenues pour cette présentation montrent des sites en processus de démolition, à l’aube de leur reconstruction, évoquant la circulation des flux de capitaux et son impact sur l’environnement construit.

Autre lieu, la rue est cet espace public destiné à la circulation où des inconnus mettent en jeu leur anonymat. Cela sous-tend une tension qui pourrait référer à la situation mise en scène dans la photographie Walking Woman in Toronto Subway (1963/2016) de Michael Snow. En bordure de la rue, dans une bouche de métro, une femme se dirigeant vers l’extérieur jette un regard sur une silhouette blanche en deux dimensions tirée de la célèbre série des Walking Women. Entre présence et absence, cette dualité parle de l’expérience de l’anonymat qui est propre à la ville et à sa densité sociale. Pour sa part, la structure See the Sights/ Art that says Hello (1997), de John Marriott, est le support à une action performative par laquelle l’artiste cherchait à entrer en contact avec des inconnus. Marriott, dans le rôle d’un représentant de la Art Courtesy Services, une compagnie créée pour l’occasion, poussait cette structure dans les rues de Toronto. Il invitait des passants à emprunter sa structure mobile, à gravir les marches pour pouvoir regarder par la fenêtre se trouvant tout en haut, ce qui engendrait des interactions avec l’artiste et d’autres passants.

La déambulation dans la rue peut permettre de révéler les identités qui se dissimulent sous la surface. La vidéo Miss Canadiana Heritage and Culture Walking Tour : the Hidden Black History of the Grange (2011) de Camille Turner suit une visite guidée d’un quartier de Toronto au cours de laquelle l’artiste met à jour divers épisodes de l’histoire de la communauté noire à Toronto. Alter ego de Turner, Miss Canadiana s’interroge sur la notion d’identité canadienne, affublée en lauréate d’un concours de beauté – faisant écho au Miss General Idea Pageant, organisé en 1971 à la Art Gallery of Ontario par le collectif du même nom, qui est également présenté dans l’exposition. Transportant ce type de questionnement dans un espace intime, Benny Nemerofsky Ramsay se penche, dans Audition Tape (2003), sur la manière dont l’identité individuelle se construit. L’artiste se montre comme un homosexuel de 29 ans qui parle de son adolescence et de ses racines ukrainiennes à l’occasion d’une audition qui lui permettrait d’accéder à la célébrité en se joignant au duo pop féminin russe t.A.T.u. Populaire au début des années 2000 pour sa chanson All the Things She Said, mais surtout grâce à la relation homosexuelle qu’ont simulée les deux chanteuses, t.A.T.u est un groupe qui semble détonner au regard de ses origines russes. La narration de cette vidéo crée une dialectique entre le parcours de l’homme venu auditionner et celui de la formation musicale.

L’histoire de l’art torontoise se met en scène. Authorization de Michael Snow (1969), un miroir sur lequel sont collés des autoportraits photographiés, eux-mêmes réalisés par l’utilisation d’un miroir, évoque des processus comme la mise en abyme, la citation et la validation qui sont présentes dans une communauté artistique. Dans cet esprit, la série de trois photographies de Jon Sasaki consiste en l’agrandissement de microbes prélevés sur les palettes de ces membres du Groupe des sept que sont Tom Thomson, A.J. Casson et Frederick Varley : le résultat montre la beauté d’une nature qui se déploie, cette fois à une échelle microscopique. Par ailleurs, la filiation entre des œuvres peut s’établir à partir d’un motif comme celui du maquillage, ce qui donne lieu à une réflexion critique. A Genuine Simulation of… (1973–74), de Suzy Lake, est un montage d’une série d’épreuves photographiques à travers laquelle l’artiste applique du maquillage sur son visage et (dé)construit son identité. Dans Facing North–Self Impression (1973), de Joyce Wieland, les traces d’un rouge à lèvres lient l’identité féminine à celle du pays, évoquée par le titre de l’œuvre.

 

Portrait intimiste de la scène torontoise

Du coup, Form Follows Fiction se démarque comme une proposition ouverte, complexe et riche. Cela est tributaire du point de vue du commissaire-artiste Luis Jacob qui n’est jamais trop présent et qui réussit à ne pas se faire oublier. Sans forcer la comparaison, la visite de l’exposition Toronto : Tributes + Tributaries 1971-1989, présentée à la Art Gallery of Ontario jusqu’au 7 mai prochain, qui traite de questions semblables, permet d’apprécier la particularité de cette approche commissariale. Orchestrée par Wanda Nanibush, conservatrice adjointe de l’art canadien et indigène à la AGO, l’exposition semble s’adresser à un public plus large, c’est pourquoi la commissaire a opté pour une approche thématique développée, entre autres, autour des enjeux du corps, de la performance et de la narration. Alors que plusieurs artistes sont présents dans les deux expositions, parfois avec des œuvres tirées des mêmes séries, ces deux parcours n’ont pas les mêmes visées, ce qui fait que leur intérêt respectif n’en est que plus grand.

Exploration singulière de l’imaginaire torontois, Form Follow Fiction invite, au final, à voir par-delà les œuvres. Les scènes artistiques se font d’individus et des relations entre eux, qui s’inscrivent dans des lieux précis1. En ce sens, il ressort de cette exposition une représentation de Toronto comme une ville accueillante et plurielle, ce à quoi les artistes, leurs réflexions et leurs œuvres ne sont pas étrangers.

Laurent Vernet détient une maîtrise en histoire de l’art de l’Université Concordia et un doctorat en études urbaines de l’Institut national de la recherche scientifique. Ses recherches portent sur les interactions qu’ont les usagers d’espaces publics avec les œuvres d’art qui y sont installées. Ses textes sur l’art contemporain ont été publiés dans diverses revues québécoises, dont ESPACE art actuel. Depuis 2009, il travaille au Bureau d’art public de la Ville de Montréal, où il occupe maintenant le poste de commissaire.

 


1. Sur le concept de scènes voir, notamment, Alan Blum, The Imaginative Structure of the City, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2003