Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, Les potentiels du temps. Art et politique

Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, Les potentiels du temps. Art et politique, Paris, Manuella éditions, 2016, 293 p. Ill. noir et blanc. Fra.

Artiste, écrivain et poète, Camille de Toledo (CHTO) a invité Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, théoriciens de l’art et fondateurs de la plate-forme curatoriale Le peuple qui manque, à participer à l’élaboration de ce livre. Premier volet d’une trilogie ayant pour thème la « reconstruction des futurs », ce livre se présente sous de multiples écritures, parfois littéraires, parfois théoriques ou encore sous forme d’entretiens. Nés tous les trois dans les années 1970, les auteurs réagissent à ce 20e siècle récent qui suscite la colère devant tant de souffrances inutiles et, surtout, devant ce 21e siècle encore jeune qui procure trop peu de signes d’espoir avec sa violence, ses injustices et ses inégalités ahurissantes. Alors, que faire devant ce passé en ruine, ce présent sans espoir et cet avenir qui semble condamné ? Pour ces « orphelins du sens commun », il est impossible de se limiter à ce que François Hartog appelle le « présentisme », cette « invasion du présent dans le royaume du passé et de l’avenir ». À ce régime statique, historiquement figé dans le temps, ils opposent la « pensée potentielle », celle qui remet au gout du jour « la plus grande espérance ».

Le titre Les potentiels du temps suggère, en effet, que l’histoire n’est pas fermée ni déterminée par avance et encore moins condamnée « aux récits zombis qui maintiennent en place un monde inadéquat ». Elle peut donc se construire sous le signe de l’espoir, de l’espérance d’un temps autre, d’un temps potentiel pouvant imaginer un monde différent. En Occident, l’histoire s’est construite à partir de catégories établies par la pensée métaphysique. Elle a misé sur un temps linéaire, celui qui a donné lieu à l’idée de progrès. Or, cette histoire ne peut nous conduire vers « ce qui pourrait être ». Il faut donc, pour ce faire, repenser notre rapport au temps. Transformer ce qui aurait pu être en ce qui aspire à devenir. Autrement dit, il faut « rouvrir l’avenir à des potentialités nouvelles, à de possibles espérances ». La notion de possible est une catégorie ontologique qui fait place à un pouvoir; le pouvoir de créer de nouvelles visions, de nouvelles relations avec le monde réel. Il ne s’agit donc pas, pour les auteurs, de renouer avec des images d’un autre monde possible, en dehors de celui qui est bel et bien présent au sein de l’histoire. « Le régime potentiel n’est pas un retour à l’utopie ». Il ne s’agit pas non plus de mélancolie si ce mot ne fait que bercer l’esprit dans une réalité passée qui n’a plus la capacité d’advenir. Il s’agit plutôt d’inventer de nouveaux récits, de créer des « paratopies », des fictions potentielles à partir desquelles l’histoire demeure inachevée. Selon les auteurs, l’art et la littérature peuvent être des vecteurs de ce régime potentiel. Ils peuvent contribuer à nous doter d’une syntaxe qui puisse modifier notre conception du monde. C’est que notre rapport au temps est forcément pensé avec le vocabulaire que nous héritons de notre culture. Il contribue à forger une vision du monde, laquelle semble soumise à la prédiction apocalyptique.

Dans cette optique, une des tâches essentielles de l’art et de la littérature est de mettre en place des fictions conçues « comme une ouverture maximale aux possibles ». En ce sens, l’artiste de Toledo nous fait part de ses réflexions concernant L’exposition potentielle présentée à Leipzig, en 2015, et dans laquelle était élaborée une nouvelle interprétation de l’œuvre de Melville, Bartleby des temps nouveaux. Mais il est aussi question de l’exposition A Governement of Times, présentée aussi en 2015, par les commissaires Imhoff et Quirós. Reprise en 2016, cette exposition tentait de repenser, « sous la forme d’un livre ouvert », les temps que nous vivons. Par ailleurs, en vue d’« imaginer un régime d’historicité alternatif », Imhoff et Quirós vont également s’appuyer sur certaines pratiques artistiques qui promeuvent ce régime potentiel comme The Battle of Orgreave de Jeremy Deller, The Jewish Renaissance Movement in Poland de Yael Bartana ou le projet Make It Work – Le théâtre des négociations initié par Bruno Latour et Frédérique Aït-Touati. Ces démarches artistiques reproduisent et expérimentent à échelle 1 : 1 des scénarios où se développent des nouages de temps entre passé, présent et futur. Elles permettent de repenser un autre système des temps, à en modifier la structure. Pour les auteurs, voilà une façon de ramener les possibilités dans le monde. C’est aussi une façon de combattre le présentisme associé à un présent perpétuel. Dès lors, la fabulation devient une alternative à l’utopie; celle qui, selon Deleuze, activerait le pouvoir du faux, le pouvoir de légender afin de donner une parole à ceux et à celles qui rêvent d’un monde où le possible devient réel. Aussi, dans ces circonstances, les énoncés fictionnels fonctionnent « comme des opérateurs dans et depuis le monde »; ils recréent un espace politique que la démocratie et la justice semblent incapables, dans le temps présent, de réaliser.

Certes, on pourrait douter de leur enthousiasme sans bornes et prendre nos distances quant à leur optimisme radical; toutefois, on ne peut pas ne pas partager « l’espoir et l’attente que porte ce livre », notamment, son désir profond de sortir de la morosité ambiante, de tourner le dos aux discours apocalyptiques, mais aussi de souhaiter un temps nouveau où l’humanité serait enfin réconciliée avec les devenirs, avec un autre mode de gouvernement. Mais devant ces aspirations légitimes, les auteurs rappellent aussi une difficulté : celle déjà mentionnée de « produire un lexique qui nous soit propre », un lexique qui soit adéquat à repenser l’espace de l’art comme un espace de production et de célébration de la vie.

 

Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, <i>Les potentiels du temps. Art et politique</i>, Paris, Manuella éditions, 2016, 293 p. Ill. noir et blanc. Fra.
Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós, Les potentiels du temps. Art et politique, Paris, Manuella éditions, 2016, 293 p. Ill. noir et blanc. Fra.