FIFA 2022 – Le patrimoine de qui ? Musées politiques et politique muséale au FIFA

Nora Philippe, Restituer ? L’Afrique en quête de ses chefs-d’œuvre, 2021
Judith Abensour, Foedora, 2021
Julien Devaux, Trait pour trait : de Jean-Baptiste Chardin à Mélissa Pinon, 2012
Filippos Koutsaftis, La Pierre triste, 2000

 

Qu’est-ce qu’un film militant ? Et à quoi ça sert ? Restituer ? L’Afrique en quête de ses chefs-d’œuvre (Nora Philippe, 2021) est un documentaire de combat, une œuvre politique. C’est un pamphlet bien fait et convaincant pour une cause de plus en plus audible dans les pays (ex-)colonisateurs : redonner aux anciennes colonies, en particulier en Afrique, les objets que l’Europe et l’Amérique du Nord leur ont volés, ces merveilles qu’on a pris l’habitude d’appeler « œuvres d’art » et qui étaient essentielles à la vie et à l’identité des peuples qui les ont créées. Le film nous fournit les informations historiques de base pour comprendre le lien fondamental entre le colonialisme et l’invention du musée dit « encyclopédique »; il propose un récit cohérent et captivant; et il fait parler les personnages clés du débat. Parmi ceux-ci, les auteur.es du désormais célèbre rapport remis au gouvernement français et préconisant la restitution totale sans exception, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, mais aussi plusieurs activistes et directeur.trices de musées africains. L’éloquence de toutes ces personnes nous amène à un verdict sans appel : la restitution serait juste, urgente et incontestable. Personnellement, j’y crois et je sors de ce visionnement encore plus convaincu.

Or, la stratégie rhétorique du film laisse néanmoins un sentiment plus ambigu. Car, si le combat que ce film fait sien est nécessaire et répond aux exigences les plus universelles de justice, le débat en demeure un : il y a aussi des personnes très sérieuses qui mettent des bémols sur l’idée de tout restituer et encore des arguments qui, s’ils ne rendent pas caduque la validité fondamentale de l’appel à la restitution, nuancent les positions antagonistes de manière intéressante. Ces personnes-là ne sont pas représentées dans le film; leurs arguments sont caricaturés rapidement et, dans des extraits nous venant d’un passé plus ou moins lointain, formulés seulement par des personnages clairement « datés » : ouvertement racistes, ridicules dans leur discours pompeux et d’une mauvaise foi colonialiste évidente. Le film parle, par exemple, du nouveau Humboldt Forum à Berlin, le musée « ethnographique » fondé dans une reconstitution récente du château des empereurs de la Prusse (puis du Reich). Cette nouvelle institution a été, pendant de longues années, au cœur d’un débat houleux en Allemagne, entre autres autour de la question, justement, de la restitution d’objets volés aux peuples colonisés. Et si le projet a sans aucun doute sa part d’ombre et n’aurait peut-être jamais dû voir le jour, le débat impliquait, du côté de la défense aussi, des personnages intelligents proposant des justifications cohérentes avec lesquelles on peut être d’accord ou pas, mais qu’il serait pertinent d’écouter. Loin d’affaiblir le propos militant du film, une présentation minimalement sérieuse des arguments de l’autre camp l’aurait renforcé. Militantisme ne veut pas dire le refus d’un débat intellectuel, même quand la justice est manifestement d’un côté et non pas de l’autre. C’est toute la différence, par exemple, entre certains échanges sur les réseaux sociaux et le débat d’idées à plus longue haleine, présent encore dans d’autres médias.

Un militantisme plus subtil peut également passer par des biais différents. Foedora (Judith Abensour, 2021) en est un bel exemple, qui plus est dans le même domaine muséal qui intéressait Restituer ? Ce n’est pas par un débat purement intellectuel, avec des experts étalant leur point de vue, que ce film enchanteur pose des questions du même acabit : À qui appartient le patrimoine ? Comment faire d’un musée un lieu politique et un outil de combat ? En l’occurrence, c’est du nouveau Musée de la culture et de l’histoire de la Palestine, inauguré à Ramallah en 2016, qu’il s’agit. La cinéaste opte pour un film poétique qui nous désoriente plus qu’il nous « explique » quoi que ce soit, mais on n’en sort pas moins convaincu.es de l’importance du combat qu’il représente. Parmi les astuces enrichissantes, le début du film où, comme dans la célèbre ouverture du roman Les Choses (1965) de Georges Perec, toute une description (du musée) est proposée au conditionnel; les longues séquences où l’on voit des gens qui travaillent sans comprendre exactement sur quoi et pourquoi (il s’avère qu’ils réalisent des installations artistiques dans le jardin du musée); et un discours riche et parfois contradictoire sur la pertinence d’ouvrir le musée encore vide (le directeur du musée trouve le geste trop convenu, mais la possibilité est quand même présentée comme intrigante et pertinente pour un peuple ayant tout perdu). Ce vide est un motif moderniste fondamental — on se souvient de l’exposition Vides au Centre Pompidou (2009) —, mais il gagne ici un sens politique aigu; s’ajoute à lui le brouillard, une figure rhétorique omniprésente dans le film. D’autres parties se passent la nuit; les personnages qui annoncent, à un moment, que « d’ici on voit tout », ou qui regardent à travers des jumelles un paysage décrit minutieusement, mais resté hors champ, ne font qu’aggraver notre frustration à nous de ne rien voir du tout. Par toutes ces voix discordantes, tous ces tropes de l’ambiguïté, du flou, de l’insaisissable, Foedora finit par nous donner un aperçu de ce que c’est que de garder vivante une culture opprimée et invisibilisée. Il le fait moins directement que Restituer ?, mais sa militance n’en est nullement amoindrie, au contraire.

Qu’est-ce qu’un musée? Et à quoi ça sert ? Les réponses qu’en donnent ces deux films ne sont pas les seules possibles, bien sûr. Trait pour trait : de Jean-Baptiste Chardin à Mélissa Pinon (Julien Devaux, 2012), montré dans le cadre d’une carte blanche de Pascale Raynaud et du Musée du Louvre, propose une tout autre idée : un musée, c’est un réservoir d’objets du passé qui peuvent être copiés, puis retravaillés par les artistes du présent. Le thème est fascinant et le cas de figure intrigant : une jeune peintre française s’inspirant du tableau célèbre du siècle des Lumières, La raie, pour développer son propre style réaliste et, mise-en-abyme curieuse, représenter des scènes de la vie du Louvre d’aujourd’hui. Hélas, le film reste en surface, et les protagonistes n’ont presque rien d’intéressant à dire au-delà de quelques banalités prévisibles; une occasion ratée de parler de la question de l’utilité du patrimoine artistique que les deux autres films abordaient plus richement.

Heureusement, la même Carte blanche incluait aussi une réflexion bien plus poussée sur la question de l’héritage matériel et de ses usages contemporains : La Pierre triste (Filippos Koutsaftis, 2000). Contrairement aux autres, ce film ne parle pas de musées, mais s’intéresse à la cohabitation, dans l’espace urbain, de l’histoire ancienne (les restes archéologiques du culte de la déesse Déméter) et du passé bien plus récent (la présence, dans la même ville, de réfugiés d’Anatolie ainsi que d’industries lourdes et d’une laideur toute moderne). Une voix-off poétique, pose toutes les questions importantes, et ne répondant définitivement à aucune; et on en sort enrichi et pensif, plus conscient que jamais de cette stratification implacable des temps, des cultures, des personnes, dont la culture — toute culture — est faite.

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Itay Sapir est professeur d’histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), spécialiste de l’art européen du XVe au XVIIe siècle. Ses nombreuses publications portent sur des artistes tels que Caravage, Claude Lorrain et Jusepe de Ribera ainsi que sur les liens entre la peinture, d’un côté, et la philosophie et la science de l’autre. Docteur de l’Université d’Amsterdam et de l’EHESS de Paris, il a été chercheur invité à la Freie Universität de Berlin durant l’année 2018-2019.