L’art public comme expérience

AXENÉO7
Programmation estivale d’art public
16 juin –26 septembre 2021

Dans le cadre de sa programmation estivale d’art public, le centre d’artistes AXENÉO7, à Gatineau, investit différents lieux des environs de La Filature, cet ancien bâtiment industriel qui fut consacré à la transformation textile. En plus de témoigner d’un parti pris pour la recherche artistique dans les espaces publics, les propositions de Josée Dubeau, Mélanie Myers et Lieven Meyer, présentées dans ce contexte, partagent une sensibilité à l’égard des publics, dont la participation active est nécessaire pour découvrir et s’approprier leurs œuvres.

Réalisées dans le cadre du Sentier culturel de la Ville de Gatineau – un parcours artistique –, les œuvres de Dubeau et Myers sont autant de points de vue sur la forme urbaine et son expérience. S’inscrivant dans la tradition des œuvres intégrées à des carrefours giratoires, Carrousel (2019) de Myers est une sorte de valse équestre ponctuée de mouches noires surdimensionnées, par comparaison avec l’échelle des mammifères. Avec sa structure de cèdre, et ses divers éléments en bois aggloméré, les matériaux comme les formes de la composition immaculée évoquent les clôtures, pavillons et autres constructions typiques au charme suranné des cours de banlieues nord-américaines. Dédiée aux automobilistes, si l’on se fie à son emplacement dans le rond-point faisant face au Théâtre de l’Île, l’œuvre puise dans l’histoire urbaine pour mettre en scène diverses tensions, aussi bien par la juxtaposition de moyens de transport qui se sont succédé dans la ville (le cheval et l’auto) que par la déconstruction éclatée des monuments équestres qui ornent les places publiques. Le mouvement circulaire que les publics sont invités à performer autour du carrousel prend un autre sens à la tombée de la nuit alors que la lumière des phares active la peinture réfléchissante de l’œuvre qui est aussi animée par un dispositif d’éclairage.

Dubeau renoue, pour sa part, avec l’environnement de La Filature, l’artiste y ayant laissé sa marque, en 2002, avec Paysage électriqueune œuvre intégrée à l’architecture réalisée au moment de la rénovation du bâtiment et qui fait écho à l’histoire industrielle du quartier. L’artiste s’est intéressée, cette fois-ci, aux abords du ruisseau de la Brasserie, dans l’arrière-cour du centre d’artistes, avec une tour d’observation praticable de plus de huit mètres de hauteur intitulée Mirador (2021). Dans le respect des normes de sécurité admises dans les espaces publics, l’œuvre n’est accessible qu’une fois la partie basse de son échelle à crinoline raccordée à sa composante supérieure par des employé·e·s d’AXENÉO7. Dubeau se joue ainsi des usuelles règles inscrites dans les règlements des concours d’art public, qui stipulent que les œuvres ne peuvent être grimpées. Finement intégrée aux aménagements existants, l’œuvre Mirador est placée dans une avancée triangulaire circonscrite de marches qui permettent, l’hiver, d’accéder au ruisseau pour y patiner. Les personnes qui montent à l’étage supérieur de la tour peuvent profiter d’une vue unique, voire vertigineuse, sur le paysage, donnant l’impression d’être en suspens au-dessus de l’eau.

Si, par définition, un mirador permet de surveiller l’accès à un territoire, Mirador incite à s’arrêter et à porter un regard critique sur ce secteur de Gatineau. En effet, dans une perspective historique, on apprend au sujet du ruisseau que « cette bifurcation canalisée de la rivière des Outaouais remonte à la genèse des relations tumultueuses entre le Haut et le Bas-Canada. » Au regard de l’actualité, on découvre que cette œuvre peut être interprétée comme une invitation à la vigilance quant au devenir de ce secteur, puisque le quartier est appelé à être densifié avec la création prochaine d’une zone d’innovation.

Tant Carrousel que Mirador apportent des pistes de réflexion différentes à l’enjeu de la temporalité en art public. Alors que la proposition de Myers en est à sa deuxième et ultime présentation estivale en ces lieux, celle de Dubeau, réalisée en acier galvanisé, en aluminium et en laiton, semble naturellement appelée à devenir une composante permanente du paysage du ruisseau. Par ailleurs, ces deux œuvres témoignent de l’importance d’un programme tel que celui porté par AXENÉO7, avec la collaboration la Ville de Gatineau, pour le développement de la recherche comme celui de la carrière des artistes.

À ces deux œuvres s’en ajoute une troisième, réalisée par l’artiste québécois d’origine allemande Lieven Meyer et produite dans le cadre d’Autorésidences, un programme lancé par AXENÉO7 dans le contexte de la pandémie. Anti Sculpture Angst Therapy (2021) se découvre en divers moments autour de La Filature : dans un panier d’épicerie près de l’entrée du centre, puis à l’arrière sur le toit, et encore dans un boisé où la disposition des divers objets, soumis aux gestes des usager·ère·s des lieux, laisse croire qu’un rituel s’y est déroulé. Les multiples éléments sont en fait des tirages d’une figure humaine, réalisés à partir d’un même moule : le personnage ainsi décliné prend pour modèle un monument allemand installé sous le Troisième Reich, dont Lieven a fait une empreinte in situ. C’est à partir d’un moule mou, sans structure donc, que l’artiste a réalisé les diverses figures ainsi déployées, dont la forme varie, déconstruisant et reconstruisant le monument, à la manière d’un geste à portée thérapeutique en regard d’un événement traumatique (qu’il s’agisse de la Seconde Guerre mondiale ou de la pandémie). En résulte une réflexion sur le monument comme sur les humains en temps de crise, qui doit être découvert et apprivoisé à travers un processus de déambulation.

Les installations créatives visant à animer les villes semblent s’établir comme une norme en contexte post-pandémique afin de rendre les espaces publics plus attrayants, et ce, au risque de les surprogrammer. Dans ce contexte, on ne peut que vivement saluer les initiatives qui, comme la programmation estivale d’art public d’AXENÉO7, font place à des œuvres fortes résultant d’une réflexion sur les dynamiques qui animent nos milieux de vie et les temps présents. Dubeau, Myers et Meyer exposent ici des œuvres pertinentes qui s’offrent comme autant d’expériences aussi signifiantes qu’engageantes pour les publics.

Historien de l’art et urbanologue, Laurent Vernet est titulaire d’un doctorat en études urbaines de l’Institut national de la recherche scientifique. Il est chercheur invité au département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches abordent, dans une perspective sociologique, les modes de production et de réception des œuvres d’art dans les espaces publics. Il a travaillé au Bureau d’art public de la Ville de Montréal, de 2009 à 2018, et évolue aujourd’hui à titre de consultant en art public, de commissaire indépendant et d’enseignant.