KM3 : économie de partage

KM3
Quartier des spectacles de Montréal
30 août –
15 octobre 2017


Avec une vingtaine d’œuvres réparties sur le territoire du Quartier des spectacles, le parcours temporaire d’ œuvres d’art public KM3 a investi, pendant sept semaines, les rues et le paysage urbain de ce quartier où se trouve la plus grande concentration d’activités culturelles à Montréal. Avec à sa tête Mouna Andraos et Melissa Mongiat, du studio Daily tous les jours, l’équipe de commissaires de l’exposition a cherché à redorer l’image de l’échange humain qui se résume souvent, de nos jours, à des dialogues de 140 caractères. Insuffler de la vie aux espaces publics, humaniser l’infrastructure urbaine, changer la vision des lieux partagés, mais surtout stimuler la participation citoyenne, encourager les dialogues entre citadins et provoquer une réappropriation de la ville à travers l’échange 1 : tel était le large mandat que s’était donné l’équipe artistique de KM3.

Il est ici question de savoir à quelle nécessité répond cette proposition : à l’échange et à la prise de position ou à la marchandisation du beau, du spectacle? À quel point les citoyens sont-ils invités à prendre position sur les enjeux entourant l’espace urbain, et comment l’art peut-il y participer? D’un côté, provoquer la réflexion ou inviter à ancrer sa position dans le réel a un impact différent. De l’autre, encourager la communication entre les gens est une chose, mais qu’en est-il de l’échange entre l’objet d’art et le public? Si l’œuvre n’est conçue que comme une proposition esthétique, peut-elle vraiment générer la réflexion voulue? Le discours de l’exposition veut que les œuvres puissent inciter au dialogue et à la réappropriation des espaces urbains. KM3 s’inscrit dans la tendance actuelle qui voit le citoyen comme générateur de telles situations, mais la direction artistique semble surfer sur cette tendance plutôt que d’en faire le fondement réel de sa proposition.

Des vingt-deux œuvres présentées dans le parcours de KM3, onze sont de nature interactive (Alexandre Castonguay, Studio AATOAA, Ensemble Ensemble, Human Playground, Les Alts, Marshmallow Laser Feast, Michel de Broin, Them Games & Lebleu Denastas Design Studio, Opavivará!, Rafael Lozano-Hemmer, Ying Gao), tandis que dix invitent à la contemplation, à un rapport organique entre auteur, objet d’art et spectateur 2. De ces dernières, certaines convient à questionner sa propre expérience de l’espace public, soit son statut d’utilisateur transitoire, comme dans La vie m’échappe de Philippe Allard. Cette œuvre veut entraîner l’observateur dans un trajet autre que celui qu’il adopte régulièrement : à l’aide d’enseignes de néons aux textes impératifs (« ne reste pas ici », « tourne en rond », « poursuis… », etc.), une expérience de la dérive, telle que prônée par les situationnistes, est proposée aux piétons. Mais est-ce suffisant pour démarrer une réelle remise en question, et un dialogue? Sans l’aspect interactif ou participatif d’une œuvre, rares sont les individus qui s’engagent dans une conversation avec un pur étranger pour commenter sa nature, ses enjeux. Pourtant, le mandat de KM3 ne pourrait être plus clair : « La dimension participative est primordiale 3» déclare Pascale Daigle, directrice de la programmation du Partenariat du Quartier des spectacles. D’une certaine façon, toutes les œuvres sont par essence participatives, puisqu’elles engagent le spectateur à une interaction d’ordre émotive et cognitive, mais certaines sont plus efficaces que d’autres.

Alors que ces dix propositions artistiques, qui se laissent découvrir dans le tumulte urbain, appellent à un enregistrement, une lecture visuelle et une interprétation, les onze œuvres interactives invitent plutôt à une traversée, une expérimentation et une appropriation 4 du dispositif. Cette praticabilité offre au visiteur la possibilité d’interagir à la fois avec l’œuvre, et avec les autres usagers. Cela dit, s’engager dans un dispositif, ou dans une conversation, n’a pas la même portée que d’y contribuer en laissant son empreinte. Or, seulement deux des onze œuvres participatives, décrites ci-après, permettent une interactivité de contribution. Les autres invitent le spectateur à naviguer dans les diverses possibilités, tout en demeurant des interactivités fermées, sans possibilité d’y ajouter sa trace. À la différence de celles-ci, les installations Roue de vélo, d’Alexandre Castonguay et Assemblée redondante de Rafael Lozano-Hemmer, invitent le citoyen à contribuer à l’œuvre, et par extension, à la sphère publique.

Roue de vélo d’Alexandre Castonguay

Une grande structure mobile entourée de fanions colorés accueille les passants devant la Grande Bibliothèque de Montréal : une grande roue composée de parties de vélo, de chaînes, de plateaux, de rayons… L’installation Roue de vélo d’Alexandre Castonguay attire tout de suite les regards : ludique, elle invite les visiteurs à l’essayer ; ses deux vélos stationnaires n’attendent que d’être chevauchés. Au premier coup d’oeil, elle apparaît comme une œuvre interactive où l’on ne fait que pédaler, sans plus de possibilités ; une fois la nuit tombée, la proposition prend une tout autre dimension.

Formant la structure, les roues des vélos sont harnachées de dispositifs AgitPOV 5, de manière à illuminer, lorsque la noirceur tombe, les mots que veulent bien leur donner les passants. En effet, il est possible d’envoyer, via son téléphone intelligent, des mots qui apparaîtront, dans les deux minutes suivantes, sur les roues des vélos ou sur les murs de la bibliothèque, selon l’achalandage. D’un maximum de 14 caractères, ces mots transmis s’accumulent jusqu’à former une collection. Roue de vélo invite ainsi à repenser la notion d’assemblée : le spectateur peut contribuer au forum mis en place par l’œuvre, mais aussi visualiser sa contribution. Parmi les exemples relevés : « vive la vie », « Demain 30C », « liberté » et « adam 4 the win ». Reste à savoir si le public peut être intéressé à signer autre chose que son propre nom.

Assemblée redondante de Rafael Lozano-Hemmer

L’installation de Rafael Lozano-Hemmer est composée de six écrans subtilement repérables dans l’environnement urbain, ornant une vitrine de la rue Sainte-Catherine Est. Des empreintes de pas au sol attirent l’attention du passant sur cette œuvre. Une fois que celui-ci se pose et analyse la proposition qui se déploie devant lui, il peut observer son image spéculaire, qui apparaît devant des silhouettes au visage informe. Invité par des lignes suivant les traits de son visage, le spectateur comprend rapidement qu’il faut positionner son visage sur celui de la silhouette. À l’aide de logiciels de biométrie détournés, le dispositif surimpose les visages des utilisateurs et crée des faux passants; donnant à voir d’étranges personnages. Le visiteur a, bien entendu, le choix de regarder ou de participer. Contrairement à Roue de vélo, l’observateur n’agit pas anonymement à partir de son téléphone intelligent, il doit se mettre en scène et sortir de sa réserve : c’est son visage qui est enregistré.

En modifiant la fonction des logiciels de biométrie (tout en dévoilant au public leur pouvoir invasif), Assemblée redondante permet à l’utilisateur d’ajouter sa voix à la critique de la surveillance dans les espaces publics. L’œuvre remet en question les frontières entre le public et le privé, et sonde la limite de l’appropriation citoyenne des espaces publics. Ici, le passant prend position : il participe à brouiller les traces que ces systèmes enregistrent. En ajoutant son visage aux traits des précédents spectateurs, il crée une « assemblée » informelle d’utilisateurs d’espaces urbains, ayant pour tâche de critiquer une structure décisionnelle, soit celle, idéologique, de l’exercice du pouvoir dans des lieux dits publics.

Contribution volontaire

L’interactivité de contribution implique un dialogue entre un individu et une information fournie par une machine : les dispositifs AgitPOV ou les caméras à reconnaissance faciale en sont des exemples. Sans cette implication du spectateur, l’œuvre ne peut exister. Il doit rompre avec son rôle de récepteur pour pratiquer ou opérer l’œuvre 6. Il est intéressant de transposer cette idée à la notion de sphère publique développée par le philosophe Jürgen Habermas 7, puis reprise dans une perspective critique par l’historienne de l’art Rosalyn Deutsche 8. En effet, la sphère publique existe dès lors que des individus participent à l’exercice de la raison au sein d’une discussion. L’engagement dans un dialogue est indispensable : si le public refuse sa part de participation, le dialogue n’existe pas. Ainsi, les œuvres présentées dans KM3 disent faire appel à la participation du public, cependant la manière de s’y prendre reste discutable. Il est facile de demander à un spectateur de manœuvrer un dispositif, du moment où celui-ci est confiné aux seules possibilités qu’offre l’appareil. Ceci parle grandement de la place qu’on donne au citoyen dans l’espace public : on veut qu’il l’utilise, qu’il y transite, mais pas qu’il se l’approprie.

Économie de partage

Cette exposition s’inscrit dans un contexte où la réappropriation des espaces publics, la participation citoyenne hors cadre, l’informel et les pratiques DIY (do-ityourself) suscitent un engouement chez l’« urbain averti 9». On en trouve un exemple dans le phénomène de la réappropriation des terrains vagues par des organismes, comme La Pépinière ou Entremise, qui ont pour mission de revitaliser des sites sous-exploités, leur donner une nouvelle vocation culturelle, et de « faciliter le déploiement d’usages transitoires dans les bâtiments vacants de Montréal 10». L’urbanisme « tactique » témoigne aussi d’un désir de « s’interroger sur le partage et l’usage de l’espace public », mais son potentiel subversif « peut rapidement se transformer en atout commercial propice au développement touristique [11]». Dans un sens, le mandat de KM3 s’inscrit dans ces préoccupations. Si le parcours propose une réappropriation des rapports sociaux à l’intérieur des espaces partagés, l’expérience est cependant toute autre.

En tentant de nous vendre l’idée que In Out du collectif brésilien OPAVIVARÁ!, cette structure de hamacs posée devant le Complexe Desjardins, permette à des populations marginalisées et des conseillers financiers d’apprendre à se connaître, on assiste à une forme de marchandisation des rapports sociaux. Le désir de créer ce rapprochement social semble illusoire : comment penser que l’installation (une série de hamacs entrecoupés de rideaux que le spectateur peut manipuler dans le but de s’isoler), puisse générer une conversation sur les limites entre le privé et le public, alors qu’on nous propose une structure colorée, dont le but apparent est d’offrir une alternative plus confortable au mobilier urbain. Le Quartier des spectacles serait-il aux prises avec la théorie de la « classe créative », développée par le spécialiste en aménagement urbain, Richard Florida ? Cette théorie élitiste, comme la décrit Richard Shearmur, veut qu’une certaine classe de citoyens innovants, séduite par une offre culturelle abondante et moult festivals, permette de faire mousser l’économie locale[12]. Il est connu que Montréal « cherche à talonner les métropoles nord-américaines en attirant la classe créative » et que la théorie de Florida profite énormément au milieu culturel[13]. Dans ce contexte, peut-on vraiment croire le Partenariat du Quartier des spectacles de vouloir prendre position sur la participation et l’échange citoyen, ou s’agit-il plutôt d’une simple tentative d’embellir ce quartier déjà surchargé visuellement ? Des œuvres comme Roue de vélo et Assemblée redondante font exception dans ce lot de propositions voulant simplement bonifier le panorama ou plaire aux petits et grands, en offrant une tribune aux citoyens.

 


Léa Castonguay est actuellement étudiante au Baccalauréat en Arts Visuels et Médiatiques de l’Université du Québec à Montréal. Comme artiste, elle a récemment participé à quelques expositions, notamment à CTRL + [JE] : Intimité, extimité et contrôle à l’ère de la surexposition du soi de la 12e édition du Festival HTMlles au Studio XX, ainsi qu’au projet Jusqu’où te mènera Montréal du Festival Trans Amérique et du Festival du Jamais Lu, dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de Montréal.


1.
 Partenariat du Quartier des spectacles, KM3 (catalogue d’exposition), Montréal, Partenariat du Quartier des spectacles, 2017, p. 7.

2. Edmond Couchot et Norbert Hillaire, L’art numérique, Paris, Flamarion, 2003, p.109.

3. Partenariat du Quartier des spectacles, op. cit., p. 7.

4. Samuel Bianchini et Jean-Paul Fourmentraux, « Médias praticables : l’interactivité à l’œuvre », Sociétés, vol. 96, n° 2, 2007, p. 99-100.

5. Dispositif créé par l’artiste lors de la grève étudiante de 2012.

6. Samuel Bianchini et Jean-Paul Fourmentraux, loc. cit., p. 98.

7. Jürgen Habermas, « The Public Sphere. An Encyclopedia Article (1964) » New German Critique (3), 1974, p. 49.

8. Rosalyn Deutsche, « Agoraphobia », Evictions. Art and Spatial Politics, Cambridge et Londres, The MIT Press, 1996, p.269-327.

9. Marie-Sophie Banville, « L’empire de l’éphémère », Nouveau Projet 10, Automne-Hiver 2016, p.144.

10. Atelier Entremise, Entremise. En ligne, 2017. <http://www.entremise.ca> Consulté le 10 octobre 2017.

11. Marie-Sophie Banville, loc. cit., p. 146.

12. Richard Shearmur, « Que reste-t-il de la “classe créative”? », Nouveau Projet 3, Printemps-Été 2013, p. 142.

13. Ibid.