Karen Kraven et Radek Brousil, Whrrr Whrrr

Galerie 17/18
Ottawa
7 novembre 2018 –
15 février 2019


La Galerie 17/18, récent lieu de diffusion instauré à même l’ambassade de la République tchèque située à Ottawa, présente, depuis 2017, une série d’expositions qui célèbre simultanément deux artistes en provenance du Canada et de la République tchèque. Or, l’espace de ce salon, autrefois voué aux rencontres diplomatiques, a maintenant pour vocation la présentation de l’art actuel. À première vue, le visiteur est captivé par le lieu de l’exposition, mais plus encore par le potentiel de celui-ci en tant que galerie.

L’exposition Whrrr Whrrr de Karen Kraven et de Radek Brousil s’intègre impeccablement au salon écoré de deux cheminées de marbre et d’opulentes moulures surchargées de fioritures. Les propositions et interventions des artistes s’imbriquent adroitement à ce lieu vernaculaire et détournent ses éléments architecturaux en des dispositifs de présentation de style victorien : les murs grisâtres surplombés d’ornementations clinquantes en plâtre, les imposants calorifères en fonte, de même que la marqueterie d’un bois foncé. La mise en espace relève de la dramaturgie. En effet, la disposition et les compositions des pièces infèrent une dimension scénique et instaurent une narration accentuée par l’énigmatique essai de Valentýna Janů spécifiquement écrit pour Whrrr Whrrr. En ce sens, les artistes convoquent communément une imagerie portant sur diverses considérations écologiques par une narration indicielle qui, d’une œuvre à une autre, se définit au moyen d’explorations avec différents textiles et d’expérimentations avec la céramique.

Karen Kraven, basée à Montréal, présente des pièces de retailles de textiles restituées en des chutes de tissu symétriques, repliées et dépliées, de même que des installations aux juxtapositions trompeuses de substituts fabriqués. Gossypium (2018), un pantalon en denim ostensiblement déstructuré, déchiré et découpé à la main, est suspendu à une tringle d’acier disposée au mur. L’œuvre réfère directement à l’essai poétique de Janů qui évoque maintes imageries : « Pair of Levi’s so old you can see the sky through ». Au sol, Work Shirt (2018), une chemise trouée accueille deux pièces de bronze représentant les ossements fossilisés de deux menus poissons. Parallèlement, Piece Work (2018), une forme réalisée en isolation de denim recyclée offre des connotations écologiques par la présence de fragments de plastique — pailles et bouteilles d’eau — disséminés dans les crevasses de la matière. La formulation « aesthetic erosion » que décrit Valentýna Janů est de mise. Par leurs rapports formels et matériels, les deux pièces, pourtant bien distinctes, semblent ne faire qu’une et constituent inconsciemment un diptyque scindé et dispersé dans le vaste espace. L’œuvre Filet (2017), créée d’un réseau de mailles entrecroisées, est suspendue dans le coin du salon et s’avère une allusion à la (sur)exploitation des océans. Indéniablement, les propositions, sortes de ruines d’un monde troublé et manufacturé, réfèrent à l’utilisation — contamination — de l’eau pour combler les besoins de l’humanité, que ce soit pour la confection massive d’objets de consommation ou encore la surpêche de poissons.

Quant à Radek Brousil, établi à Prague, il était de passage à La Fonderie Darling, à Montréal, entre septembre et novembre 2018, pour le programme de Résidence internationale. Dans le cadre de cette exposition, l’artiste propose l’installation Hey Sorrow Where Are You? qui, entièrement produite à la Fonderie, se dissipe ici et là dans l’ensemble de la galerie. La série s’amorce avec une enfilade d’individus tragi-comiques, moulés en céramique, qui s’apparentent à des cigares fumants. Les êtres intrigants et effarants, aux ondoyantes teintes orangées et violacées, ponctuent la Galerie 17/18; l’un d’eux est disposé sur l’un des calorifères, le suivant est déployé sur la cheminée et les six autres sont rassemblés à l’intérieur de l’âtre du foyer. Disloqués, éclatés, massacrés et insurgés, les supposés cigares au regard triste — pleurant des larmes ultra-violentes — paraissent animés en raison des positions biscornues que Brousil leur inflige, entre moquerie et tromperie. Les simulacres de braise sur la tête de ceux-ci semblent incandescents — réels. Des pièces alliant des photographies imprimées sur textile et des moulages de céramique à motif de fleurons sont dispersées dans le salon. L’une des cheminées est voilée d’un pan de tissu aux allures de courtepointe artisanale; un amalgame de tissus éthérés et bigarrés sur lesquels sont juxtaposées des photographies qui illustrent la soif, résultat d’une carence de ce besoin vital qu’est l’eau. Les images tentent désespérément de démontrer les conditions sociales, culturelles et, de surcroît, écologiques de la société d’aujourd’hui. À l’angle de deux murs, une fresque de céramique vert-de-gris forme la question « Hey Sorrow Where Are You? ». Cette interrogation sur cette indifférence généralisée relativement au chagrin résonne finalement dans chacune des œuvres de Brousil.

Les associations matérielles de chacune des propositions de Karen Kraven et Radek Brousil témoignent des grands maux écologiques de notre société : ils jettent un regard critique sur la situation actuelle de l’individu à l’égard de son environnement. Somme toute, au moyen de l’art, l’ambassade de la République tchèque a provisoirement changé sa vocation d’une représentation diplomatique au Canada pour devenir un véritable lieu de réflexions et de négociations quant à la surutilisation des ressources naturelles et des impacts anthropiques qui en découlent. Cette situation irréversible s’avère démontrée autrement par des pièces nuancées d’allégories rendues par les dissemblables matières; nostalgie du monde d’hier et mélancolie du monde d’aujourd’hui.

 


Jean-Michel Quirion est candidat à la maîtrise en muséologie à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Ses recherches portent sur l’élaboration d’une typologie de procédés de diffusion d’œuvres performatives muséalisées. Il travaille actuellement au Centre d’artistes AXENÉO7 situé à Gatineau. À Montréal, Quirion s’investit également au sein du groupe de recherche et réflexion CIÉCO : Collections et impératif évènementiel/The Convulsive collections. Commissaire indépendant, son plus récent projet, Tout contexte est art, a été présenté à la Galerie UQO en 2018. En tant qu’auteur, il contribue régulièrement à ESPACE art actuel, Inter art actuel ainsi qu’à Ciel variable.