Jessica Houston, Letter to the Future

Occurrence, espace d’art et d’essai
Montréal
6 mai – 12 juin 2021

Alors que Jessica Houston ouvrait Letter to the Future, début mai 2021, un ensemble de glaciologues publiaient, dans Le Monde, une tribune intitulée « Penser les glaciers comme des acteurs d’un monde que nous habitons en commun[1] ». Cette idée d’un agir ensemble est justement centrale au projet de Jessica Houston de déposer une Time Capsule dans les entrailles d’un glacier en Antarctique. Ce moyen de s’adresser aux générations futures en leur léguant des témoignages culturels, des artefacts, est répandu dans l’art depuis les années 1970 (on peut se remémorer Warhol en 1974). Ainsi, la pionnière de l’Art écologique Agnes Denes avait projeté entre 1980 et 1986 de déposer sept capsules dans différents glaciers du même continent lointain (Antarctic Time Capsule) et avait auparavant réalisé une performance, en 1969, consistant à enterrer des haïkus à la manière d’une capsule mémorielle. Plutôt que d’agir seule, Jessica Houston a préféré s’entourer. Elle s’est ainsi adressée à quatorze coreligionnaires en leur demandant d’écrire des lettres pour le futur : la philosophe Rosi Braidotti, l’ancien président du Conseil circumpolaire inuit Okalik Eegeesiak, le duo d’artistes Sud-africains Rosenclaire, le climatologue Gavin Schmidt, le physicien Carlo Rovelli et deux petites filles d’une école primaire de Montréal ont, entre autres, signé des messages dont les contenus n’ont pas été révélés, pas même à l’artiste. Ne sont visibles que les endos cachetés et la signature de leurs auteurs et autrices qui ont été photographiés avec précision et forment une frise d’images mutiques.

Ce que l’on imagine être des visions, des peurs, des espoirs, présume-t-on, se trouvent désormais réunis dans une capsule blanche et reposent sous la glace grâce à un scientifique qui a opéré le relai en terre australe. Alain Hubert est le créateur de la Fondation polaire internationale et opérateur de la station Princess Elisabeth Antarctica (assurant la présence de la Belgique au nord du territoire de glace). Il s’agit de la première station scientifique à zéro émission en Antarctique. C’est d’ailleurs Hubert qui a pris deux autres images exposées côte-à-côte dans l’espace d’Occurence : l’une montre un paysage de glace ; l’autre, un trou noir entouré de particules. Il s’agit d’une vue zénithale de la capsule contenant les missives, déposée dans son cocon de glace. Elle révèlera un jour son contenu, dans 1000 ans, peut-être moins si le réchauffement de la planète continue sa course folle. Jessica Houston ne joue pas avec insistance sur cette veine collapsologiste bien en vogue de nos jours, elle anticipe le futur sans le juger, laissant ouvertes les spéculations et les perspectives. La photographie la plus imposante s’inscrit d’ailleurs dans cette logique. La capsule blanche gît au premier plan d’un paysage antarctique plus minéral que glaciaire, un manchot pour indice de lieu. Jessica Houston s’est donc rendue en Antarctique pour préfigurer son action et commencer à entrelacer les fils du temps. Dans son image, le futur a donc déjà eu lieu puisque, l’anticipant, elle y met en scène la résurgence de l’étui à la surface du glacier dont la calotte aurait fondu. Pourtant, en ce moment même, la capsule se trouve plusieurs pieds sous terre, à l’abri en quelque sorte, comme une belle métaphore du maelström temporel dans lequel nous précipitent les changements climatiques mélangeant passé, présent et futur.

L’imaginaire a rencontré la science, la sensibilité et l’empathie de l’artiste ont fait alliance avec la raison et la technique du scientifique afin de parachever sa pièce et d’en documenter le processus. Dans cette exposition solennelle où se mêle l’admiration pour ces contrées et leurs chercheurs avec la douce nostalgie d’un monde perdu, Houston ramène subtilement du vivant en faisant entendre des voix, en donnant la parole à ces alliances de l’intellect et du sensible. Elle a en effet demandé à certain.e.s des rédacteurs et rédactrices de ces missives secrètes pour le futur de lire des extraits de leurs écrits publics. Rosi Braidotti lit ainsi un passage de son Posthuman Knowledge (2019) tandis que Carlo Rovelli lit les premières pages lumineuses de son Qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce que l’espace ? (2006). L’exposition fait alors méditer sur ce que le changement climatique fait à l’imaginaire, comment il dérègle et reconfigure les mondes et les lieux, jusqu’aux plus lointains.

Alors que le philosophe Olivier Remaud enjoint à Penser comme un iceberg (2021), reconnaissant à ces monstres glacés une agentivité comme le font les Premières Nations des glaces qui considèrent ces formations comme des partenaires sociaux, Jessica Houston avance sur le territoire d’une bienveillance pour la glace à laquelle ne nous a pas habitués la rationalité scientifique. L’artiste compose une approche moins verrouillée par la connaissance, plus déroutante par sa poésie libre, pour mieux toucher au cœur et trouver une autre façon d’être efficiente dans le champ des questions environnementales. Parce qu’elle se donne aussi le temps, mille ans, elle ne cherche pas à répondre tout de suite à la situation d’urgence. C’est là tout le paradoxe propre à notre époque, tressant un temps pressé de l’humanité avec le temps long de la Terre.

 


Bénédicte Ramade est historienne de l’art, critique et commissaire indépendante, spécialisée dans les domaines de l’écologie et de l’Anthropocène. Elle a commissarié Temps longs, quatrième volet du projet en ligne Quadrature de la Galerie de l’UQAM (mars-septembre 2021). Elle dirigera la première exposition solo, au Québec, d’Anahita Norouzi avec la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement, à venir au printemps 2022.

[1] Voir : bit.ly/2Rnw6ur.