Jeffrey Poirier. Contenir l’impermanence des apparences

Maison des Arts de Laval
Ville de Laval
15 Septembre—
17 Novembre 2013


 

Jeffrey Poirier s’approprie le carton recyclé, le ruban adhésif et le papier journal comme matières premières de ses installations sculpturales inspirées de la nature. Assemblage de matériaux « low tech » et agglomération d’alvéoles insufflent à ses installations une force d’évocation avec laquelle il explore les valeurs métaphoriques du corps individuel et social. Bouturer la colonie, une installation réalisée en 2012 pour la Grande Galerie de l’Œil de Poisson, témoignait d’ailleurs de cette ambivalence : les objets habitant l’espace d’exposition rappelaient des êtres familiers. Gisant au sol, des volumes semblables à des coraux revêtaient plusieurs couches de papier journal, leur conférant une texture âpre. Au fond de la galerie s’élevait, dans un coin, une imposante prolifération murale d’alvéoles faites de carton et de ruban adhésif gris, le tout maintenu par des armatures de bois. La matière était nue, sans patine, ni émail ; les objets et les textures de multiples dimensions allaient de ténus à monumentaux, en passant par l’échelle du corps. L’e.et était saisissant, car à la rencontre de ces objets, le corps du spectateur voyait, c’est-à-dire que l’expérience physique de l’installation rappelait que, selon Maurice Merleau-Ponty, c’est la « vision qui déchiffre strictement les signes dans le corps » 1. La déambulation du corps à l’intérieur de l’installation entraînait à coup sûr une forme d’ouverture perceptive conciliant perception physique et vision optique, comme si cette dernière s’incarnait directement dans le corps. Poirier avait fait de Bouturer la colonie le théâtre d’un univers naturel invasif invitant à la rencontre du corps, des objets épars et des matériaux.

Un peu plus d’un an plus tard, il revient donc avec l’exposition Contenir l’essaim, à la Maison des arts de Laval, du 15 septembre au 17 novembre 2013. Cette fois-ci, l’oeuvre se donne en une seule pièce posée de plain-pied dans la Salle-Alfred-Pellan. Il s’agit d’un quadrilatère de Plexiglas de plus de sept mètres de long par deux mètres de haut dans lequel se loge une nuée d’hexagones en carton. La radicalité du dispositif est frappante. De cette nature invasive associée à son installation Bouturer la colonie (2012), il ne reste dans Contenir l’essaim que l’épure d’une forme organique enchâssée dans ce caisson de Plexiglas partiellement translucide. Ce nouveau dispositif se distingue dans l’ensemble de sa pratique par son aspect monolithique et sa simplicité formelle qui n’engagent plus le corps dans l’expérience immersive de l’installation précédente. À l’instar de Bouturer la colonie, la matière de Contenir l’essaim est toujours aussi évidente : des alvéoles composées de carton recyclé et assemblées les unes aux autres par des bandelettes de ruban adhésif. Sauf qu’ici, l’artiste a remplacé l’adhésif gris par du ruban rouge, vert, jaune et bleu. Ces couleurs pures et l’aspect luisant du vinyle confèrent à l’essaim une présence rétinienne inédite, presque vibratile, qui contraste avec le caractère écru et la grisaille des réalisations passées. La transparence du Plexiglas intensifie cette présence rétinienne et exacerbe une certaine forme d’impermanence des apparences, semblable à celle d’un kaléidoscope. Des myriades de reflets colorés émanent de la membrane de carton, se réverbèrent à la surface des parois internes du caisson et changent au rythme des déplacements physiques du spectateur autour de l’objet. Au coeur de cette expérience, le dispositif devient le lieu d’une vie intérieure à l’oeuvre qui circule à travers une gamme de signes éphémères, de matériaux rudimentaires et de formes inspirées de la nature.

L’histoire naturelle exerce une influence certaine sur les enjeux formels et conceptuels de la sculpture de Poirier, et Contenir l’essaim ne fait pas exception à ce principe. Elle constitue une nouvelle étape dans la démarche de l’artiste en s’inspirant de la crise de l’essaimage, un phénomène naturel qui survient chez les insectes sociaux. En réaction à une population croissante devant une ruche devenue trop étroite, la moitié d’un essaim d’abeilles déserte habituellement la demeure initiale pour aller fonder une nouvelle habitation. Les insectes nomades se déplacent ainsi dans la nature en une masse très dense, ne formant plus qu’un seul corps compact, où chaque individu participe à la cohésion et à la protection du groupe. Mais que signifie une telle référence à la nature dans Contenir l’essaim? Elle n’est, pour Poirier, ni un thème lyrique ou romantique, mais elle constitue plutôt un motif polémique. Car ce que Poirier retient de la crise de l’essaimage, c’est avant tout l’expression d’une puissance sauvage en crise qu’il traduit dans son oeuvre par cet essaim d’hexagones bombé et plissé qui semble vouloir étendre ses prises à l’ensemble du contenant qui le tient en otage. Cette posture précaire laisse place à un grand potentiel narratif et poétique. Elle évoque la Fable des abeilles 2 de Bernard Mandeville qui compare la société occidentale — précisément celle de l’Angleterre du XVIIIe siècle — à une ruche d’abeilles où les relations entre les individus sont basées sur des rapports de force, dans un équilibre où les vices individuels sont les ressorts de la croissance de la collectivité. Reprise ici pour son aspect métaphorique, cette fable démontre qu’au-delà de la frontière des époques, la ruche demeure un vecteur allégorique pour exprimer l’idée de corps social. Dès lors, le nouveau dispositif de Plexiglas de Poirier et son contenu en émulation rappellent que les devenirs collectifs sont précaires et qu’ils reposent sur la nécessité d’une harmonie naturelle entre les individus et le monde.

 

Cynthia Fecteau détient une maîtrise et un baccalauréat en arts visuels de l’Université Laval. Ses recherches picturales ont été présentées à l’Œil de Poisson à Québec en 2013 et lors d’expositions collectives. Elle entretient également une pratique théorique qui conjugue esthétique philosophique et phénoménologie, avec un intérêt tendu vers la pensée vitaliste. Au moment du vernissage de la deuxième diffusion du projet Contenir l’essaim à la galerie L’Œuvre de l’Autre de l’UQAC, elle a donné une micro-conférence sur le devenir politique des récentes propositions sculpturales de Jeffrey Poirier.

 


  1. Maurice Merleau-Ponty. L’oeil et l’Esprit, préface de Claude Lefort, Paris, Gallimard, Coll. : « Folio/Essais », no 13, 1985, p.41.
  2. La Fable des abeilles : ou les vices privés font le bien commun (1714) est une fable politique du médecin et philosophe Bernard Mandeville. Encore controversée aujourd’hui, la fable satirique défend l’idée de l’utilisation sociale de valeurs individuelles pour la prospérité collective. L’Angleterre du XVIIIe siècle y est comparée à une ruche corrompue, mais prospère. Voir : Franz Grégoire. Bernard de Mandeville et la Fable des abeilles. Nancy, G. Thomas, 1947, 234 p.