Isabelle Hayeur, (D)énoncer

Galerie d’art Antoine-Sirois
Sherbrooke

28 octobre 2020 –13 mars 2021

Sous le commissariat de Mona Hakim, l’exposition d’Isabelle Hayeur était présentée dans trois lieux différents : en plus de la Galerie d’art Antoine-Sirois, Plein Sud, centre d’exposition en art actuel à Longueuil et la salle Alfred-Pellan de la Maison des arts de Laval accueillaient chacun un corpus d’œuvres autour de problématiques singulières rassemblées sous le titre englobant de (D)énoncer. L’exposition propose un regard critique sur le territoire, un sujet qui occupe une place importante dans le parcours de l’artiste. Occupé, dégradé ou à protéger, le territoire est pour Hayeur un lieu où s’élabore une critique environnementale, urbanistique et sociale. Si le titre fait référence à la dénonciation, il met aussi de l’avant une posture d’énonciation dans les œuvres. Ainsi, l’ensemble des photographies et des vidéos construit un discours qui vise à favoriser une prise de conscience sur notre rapport au monde.

À la Galerie Antoine-Sirois, l’exposition est constituée des séries Le Camp de la Rivière (2017-2019), Dépayser (2016-2017) et Underworlds (2008-) auxquelles s’ajoutent deux vidéos. Bien délimitées dans l’espace et séparées par un mur au centre de la salle, Le Camp de la Rivière et Dépayser portent sur la résistance citoyenne. La première série a été réalisée près de Gaspé alors que des citoyens ont occupé, pendant près d’un an, un chemin forestier conduisant au site de la compagnie pétrolière Junex. La série de photographies présente des portraits de militants en discussion, en train de lire des livres sur la révolution ou l’activisme ainsi que des images des installations qui ont servi à sensibiliser la population à l’exploitation des hydrocarbures. À travers ces représentations, l’artiste plonge dans le quotidien d’un militantisme écologique en reconnaissance de l’engagement, de la solidarité et du don de soi dont font preuve ces lanceurs d’alertes. D’ailleurs, elle endosse une posture documentariste vis-à-vis de son sujet qui privilégie l’énonciation des problématiques environnementales et le militantisme qu’elles suscitent à la dénonciation.

Dans le même ordre d’idées, la série Dépayser présente un corpus photographique sur les luttes menées par les habitants des régions contre le développement de l’industrie hydroélectrique qui, ici, ravage et défigure paysages et territoire. Toujours sous ses habits de documentariste, Hayeur part à la rencontre de regroupements de citoyens qui exigent une meilleure protection des milieux naturels et de l’environnement en général. Le sous-titre Citoyens sous haute tension illustre bien les problèmes auxquels font face les différentes populations : terres infestées de pylônes, espaces inondés par les barrages pour la création de réservoirs, déboisement sauvage, autant de conséquences de l’industrie hydroélectrique, cette énergie dite propre, sur l’environnement. L’artiste a visité plusieurs régions affectées, dont la Côte-Nord, et est allée à la rencontre d’agriculteurs, d’éleveurs, de politiciennes, bref, d’une population variée qui souhaite faire bouger les choses. Les images présentent des paysages ravagés, des discussions citoyennes autour de tables remplies de papiers, des politiciennes à l’écoute, les principales victimes de ce dépaysement imposé, etc. Hayeur documente encore ici des situations vécues comme autant d’agressions environnementales et les actions qu’elles suscitent dans la population.

Enfin, trois œuvres de la série Underworlds et deux vidéos projetées sur un immense écran viennent parachever un discours général moins contestataire que sensibilisateur face aux défis environnementaux. De facture beaucoup plus poétique que les deux séries précédentes, Underworlds s’attarde aux transformations des cours d’eau et de leurs différents écosystèmes. Présentées à travers les œuvres de la série Le Camp de la Rivière, les trois photographies grand format mettent de l’avant une recherche visuelle artistique en montrant à la fois la surface et le fond des cours d’eau. Avec son aspect onirique, la juxtaposition de deux paysages dans le même espace crée un effet de révélation saisissante sur la situation des cours d’eau en montrant leur face cachée. Les animaux morts, la fragilité des plantes aquatiques, la clarté brouillée de l’eau sont autant d’éléments qui mettent à jour un écosystème mis à mal par l’activité humaine parfois représentée à la surface. Dans la même veine esthétique, les vidéos Pulse et Flow font état de divers combats tant sur les plans sociaux qu’environnementaux. Alors que la première est inspirée par la grève étudiante du printemps 2015 et aborde la question des luttes sociales dans leur ensemble, la seconde met de l’avant l’importance de l’eau dans notre vie et la précarisation de son statut causée par les désastres écologiques. Les deux œuvres présentent des images souvent vaporeuses, parfois abstraites, procédant du mouvement de caméra qui s’apparente au ciné-œil — dans le sens d’une saisie objective de la réalité par la caméra — pour proposer une poésie visuelle et sonore envoûtante. C’est par la rencontre des espaces documentaires et ceux plus poétiques, voire ceux qui relèvent d’une recherche plus formelle sur le langage photographique et vidéographique, que l’exposition d’Isabelle Hayeur manifeste son engagement écologique et (d)énonce la catastrophe environnementale.

Si le corpus de photographies documentaires tend à jeter les bases d’un discours qui sonne l’alarme, la dénonciation la plus efficace se trouve dans les œuvres qui privilégient un aspect poétique, voire construit, de l’image. En évacuant la portée poétique dans les séries Dépayser et Le camp de la rivière, et en privilégiant une esthétique documentaire, l’artiste estompe leur impact critique et dénonciateur. En contrepartie, parce qu’elles proposent un travail formel sur l’image, construit à même le langage photographique, sur un espace malade et vulnérable, les œuvres tirées de la série Underworlds et les vidéos Pulse et Flow permettent le recul nécessaire à la critique sociale et environnementale chère à Isabelle Hayeur. Et pourtant, le passage d’un point de vue documentaire à un point de vue poétique construit une tension entre l’énonciation et la dénonciation que l’artiste, derrière son objectif, transpose dans son propre discours artistique.

 


Agente aux communications pour Sporobole et 0/1 – Hub numérique Estrie, Sophie Drouin détient une maîtrise en études françaises de l’Université de Sherbrooke. Elle rédige actuellement une thèse de doctorat qui porte sur l’apport du support livre dans le développement du métier d’illustratrice au Québec. Son intérêt pour l’histoire culturelle, l’histoire des professions artistiques et les arts en général l’amène à collaborer à l’occasion à diverses revues et publications périodiques.