Le GRAND et le petit monde : à l’échelle de la démesure

Les philosophes ont sans doute raison de nous dire que rien n’est grand ni petit que par comparaison.
–Jonathan Swift, Voyages de Gulliver 1

Cumulés à l’infini, nains, nabots, petits, miniatures et autres diminutifs ne lui vont pas à la cheville. Et pour cause. Le GÉANT est PLUS que le TOUT et les parties. « Presque trop grand pour être présenté 2 », mais obstinément présent dans la psyché des hommes, il fallait bien réduire son ampleur et sa force brute à l’échelle de l’entendement. On dit qu’au début des temps, Titans et Olympiens s’engagèrent dans une terrible guerre de pouvoir. Zeus précipita les énormes Titans dans le Tartare et provoqua ainsi la colère des Géants et des Typhons qui se mobilisèrent pour venger leurs frères ostracisés en poursuivant le dieu belliqueux et ses complices jusqu’aux confins de l’univers 3. Et c’est ainsi que commençait un interminable conflit entre les plus-grands-que-nature, les humains faisant figure de pions dans l’espace-temps du monde d’en haut.

Un mythe en engendrant un autre, on raconte qu’au cours de la grande bataille céleste entre le Bien et le Mal, des géants auraient emprunté les traits d’anges racoleurs pour séduire les plus belles femmes de la terre, qui enfantèrent des monstres 4, d’où l’effroi subséquent pour toute forme d’hybridation. Courroucé par l’abominable dégénérescence de ses créatures humaines, Yahvé tenta d’exterminer les colosses par le Déluge 5 auquel échappèrent les plus résilients, que Moïse eut à son tour grand-peine à mater 6, alors que même le Géant biblique aux pieds d’argile, décimé par fragments, ne perdit rien de sa superbe, puisque chacune de ses parties devait engendrer un vaste empire 7. Indestructible malgré ses déboires, le GÉANT sous ses diverses identités a traversé mythologies et légendes et inspiré poètes, chantres, peintres et sculpteurs obnubilés par tant de « démesure 8 ».

Il n’est pas étonnant que l’histoire de l’art ait retenu comme modèles du classicisme antique l’Athéna du Parthénon et le Zeus du temple d’Olympie, que l’on suppute être de la main de Phidias (Ve s. av. J.-C.), mais dont il ne reste depuis longtemps que des copies romaines 9. Qu’à cela ne tienne, à partir des descriptions détaillées des statues chryséléphantines laissées par Pausanias 10, mathématiciens, physiciens, architectes, historiens et artistes se sont fiés à la parole du chroniqueur pour désigner le Nombre d’Or par la lettre φ (Phi pour Phidias). Les légendes ont la vie dure, et on parle aussi avec beaucoup d’admiration du Colosse de Rhodes, probablement conçu par Cherès de Lindos à la gloire d’Hélios, fils du Titan Hypérion et de la Titanide Théa, érigé vers 280 av. J.-C. Or, personne n’a vu la statue depuis son effondrement lors d’un tremblement de terre une soixantaine d’années après sa construction, ce qui ne l’empêcha pas d’être déclarée sixième Merveille du monde ! Peut-être précisément en raison de sa disparition, et grâce à la tradition orale toujours portée à exagérer les faits et à gonfler nostalgiquement les prouesses des héros, sa tête auréolée de rayons scintillants, ses pieds appuyés sur les côtés d’une jetée et un bras levé brandissant une torche en signe de protection du port de Rhodes ont donné lieu à des représentations fabuleuses, celle de la Statue de la Liberté (F. A. Bartholdi) n’étant pas la moindre.

Comme les dieux, les géants commandent paradoxalement à la fois l’admiration et la crainte. On a beau les neutraliser pour un temps, ils reviennent régulièrement hanter l’imaginaire en quête de sublimation. Ovide rapporte, notamment, qu’après avoir été ensevelis vivants sous des amas de pierre, ils auraient donné naissance aux montagnes 11. De nombreux artistes s’inspirèrent de la métamorphose régénératrice, et sont de ceux-là Jean de Bologne avec l’Apennin installé dans le jardin de la villa Pratolino, vers 1580. Pétrifiée dans le minéral du monticule en formation, la mirabilia représente le moment crucial de l’émergence du géant en parfaite osmose avec son substrat au sein d’un aménagement paysager fantastique, propice à l’émerveillement. Des siècles plus tard, dans une semblable concordance avec la nature et la symbolique du lieu de résurgence, les quatre grands présidents américains, G. Washington, T. Jefferson, A. Lincoln et T. Roosevelt , sculptés par John Gutzon Borglum au début du XXe siècle, jaillissent comme par enchantement des hauteurs du mont Rushmore, au Nevada, d’où ils veillent sur l’immense territoire quasi inhabitable à l’écart des mesquines belligérances politiques.

Si les sculpteurs peuvent contrôler les géants, c’est qu’ils savent maîtriser l’histoire et, par conséquent, le temps, au besoin la suspendre ou la renverser. Michel-Ange avait d’ailleurs donné l’exemple avec son David surdimensionné, dont on ne sait trop s’il se prépare courageusement à la bataille ou s’il est déjà vainqueur d’un Goliath de toute manière réduit à « l’absence ». On n’évince temporairement le géant qu’à coup de renflement du petit. Depuis ce temps, on le sait, les mastodontes ont proliféré, parfois limités à un fragment métonymique qui n’altère en rien leur majesté (César, Le Pouce), en d’autres cas isolés et désolés d’être si grands (Ron Mueck, Big Man). Mais c’est peut-être au Panthéon de David Altmejd qu’ils s’imposent dans toute leur magnificence malgré, ou à cause, de la multiplicité des menues surfaces miroitantes ou des objets hétéroclites qui les habitent et qui défient l’harmonie spatiotemporelle du TOUT éclaté PARTOUT et NULLE PART à la fois, comme en boucle à double voie vers un non-lieu d’avant et d’après l’existence du temps.

Or, bien que dans un climat qui aspire généralement à l’ordre et non au chaos, ce n’est pas d’hier que se rencontrent colosus et pumilio. Depuis l’Antiquité, l’histoire est jalonnée de leurs confrontations où l’un a tout avantage à dompter l’autre sans l’anéantir car, question de stabilité dans un univers continu, la constance du grand monde repose sur celle du petit monde et vice versa 12. Si, à ce jour, l’équilibre social ne semble connaître d’autres règles, en art comme en science, la plus importante révolution des dernières décennies est d’avoir remplacé la polarisation des antagonistes par l’enchâssement de l’infiniment petit et de l’infiniment grand dans des espaces uniques mais discontinus, soient-ils gigantesques ou microscopiques. Un des exemples les plus radicaux de l’amalgame est sans aucun doute l’art transgénique encapsulé dans de minuscules espaces hermétiques, à peine visibles à l’oeil nu et qui incubent rien de moins qu’une nouvelle genèse organique en formation.

On multiplie bien entendu les oeuvres dites miniatures où, cependant, le cumul des objets permute fréquemment l’ensemble en cabinet de curiosités monumental où se croisent aléatoirement l’intime et le public, le familier et l’étranger. Nous sommes à l’ère du gigantisme : méga cités, méga centres commerciaux, méga expositions 13 et méga sculptures installations. Et le regardant, minimisé à la taille d’un lilliputien, peut toujours s’exalter devant tant d’opulence.

C’est précisément le concept de démesure qu’abordent les collaboratrices de ce dossier, chacune questionnant la manière dont se combinent l’immense et le minuscule dans la sculpture installation (Manon Regimbald, Marjolaine Arpin) et dans l’architecture (Alessandra Mariani). Interrogatives plutôt qu’assertives, leurs réflexions prêtent extension aux analyses poussées de cas spécifiques, en ce qu’elles ouvrent sur un constat d’état largement philosophique et social. En témoignent les termes récurrents à travers leurs textes, entre autres : désorientation, bousculade, vertige et flottement, symptomatiques de l’ouverture à laquelle nous convient des oeuvres TROP tensives pour être saisies dans l’indifférence de leur portée symbolique eu égard à notre petit quotidien qui n’en finit plus de se renfler…

 

Nycole Paquin détient un Ph.D. en sémiologie et enseigne au département d’histoire de l’art de l’UQÀM. Dans l’optique des sciences cognitives et de l’anthropologie visuelle, elle a publié de nombreux ouvrages théoriques et articles dans des revues spécialisées.

 


  1. Jonathan Swift, Voyages de Gulliver, Jacques Pons (annot. et trad. d’après l’introduction de Maurice Pons), Paris, Gallimard, Folio Classique, 1965, p. 116.
  2. Jacques Derrida, « Parergon », La vérité en peinture, Paris, Flammarion, Champs, 1978, p. 143-144.
  3. Il existe plusieurs versions de la guerre entre Zeus et les Titans et la révolte des Géants. Est ici condensée la reconstitution analytique de Robert Graves, The Greek Myths: 1, New York, Penguin Books, 1960, p. 120-136.
  4. Livre d’Enoch, I. 6.36. Le texte fait encore partie de l’Ancien Testament de l’Église éthiopienne orthodoxe. Il fut rejeté par les Juifs et officiellement écarté par les Chrétiens en 364 lors du Concile de Laodicée. Voir également Charles Renouvier, La Théogonie d’Hésiode,
  5. « Fils de Dieu et filles des hommes », La Genèse, VI, 4, La Sainte Bible, École biblique de Jérusalem, Paris, Les Éditions du cerf, 1973, p. 37.
  6. « Reconnaissance en Canaan », Les Nombres, XIII, 33, p. 175. « Conquête du royaume d’Og », Le Deutéronome, III. 3, ibid, p. 206.
  7. La Bible rapporte qu’enclin à de terribles cauchemars, Nabuchodonosor, roi de Babylone, se confia au prophète Daniel à propos d’un rêve tellement troublant qu’il n’osait en donner les détails. Sage (et freudien avant l’heure), Daniel révéla au roi qu’il eut la vision d’une immense statue à la tête d’or, à la poitrine et aux bras d’argent, au ventre et aux cuisses de bronze, aux jambes de fer et aux pieds de fer et d’argile. Par enchantement, une pierre frappa la statue qui s’effondra et se brisa en morceaux qui furent emportés par le vent. Quelque peu calculateur, Daniel rassura le roi et lui confirma qu’il était indiscutablement la « tête d’or » de règnes inférieurs qui allaient se développer dans l’avenir, chacun correspondant à l’un des matériaux du colosse éclaté. Fort satisfait de l’interprétation de son rêve, le roi couvrit Daniel des plus hauts honneurs et fit construire une gigantesque statue d’or massif à l’effigie du géant que tous eurent l’obligation d’adorer sous peine de mort. « Le songe de Nabuchodonosor : la statue composite», «L’adoration de la statue d’or », Daniel, La Sainte Bible, ibid., p. 1300-1301, 1302- 1304.
  8. À propos de leur persistance à travers la littérature occidentale, il faut lire l’exceptionnelle étude d’Enrico Nuzzo, « Aux confins de l’humain. Les “corps démesurés” des géants dans la culture européenne moderne », Animal et animalité dans la philosophie de la Renaissance et de l’Âge classique, Thierry Gonthier (dir.), Louvain-La-Neuve, Éditions de l’institut supérieur de philosophie, Éditions Peeters, 2005, p. 33-57.
  9. Le doute plane encore sur le véritable auteur des statues et plusieurs historiens poursuivent leurs recherches.
  10. Pausanias est décédé vers 470 av. J.-C.
  11. Ovide, « Cérès et Proserpine », Les métamorphoses, Joseph Chamonard (trad.), Paris, Garnier- Flammarion, 1966, p. 144-146.
  12. Voir à ce propos Luigi Spina, « Nains et géants : un dialectique antique », Les Belles Lettres. L’information littéraire, 2004, vol. 56, no 1, p. 30. Il vaut aussi la peine de lire le texte de Marie- Odile Métral, « Miniature, grotesque, mimésis », Anthropologie et Sociétés, vol. 5, no 3, 1081, p. 85-98.
  13. On lira à ce sujet l’importante étude de Didier Prioul, « Actualité du titre d’exposition », Protée, vol. 36, no 3, hiver 2008-2009, p. 35-46.